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7 octobre 2012 7 07 /10 /octobre /2012 04:16

Pourquoi les djihadistes s’appellent tous Ansar al-charia

 

De Sanaa à Benghazi, du Caire à Casablanca, les groupes djihadistes adoptent depuis plusieurs mois la même appellation. Coïncidence?


ansar_al_charia.jpg?36c320 Une nouvelle tendance émerge dans le monde dudjihadisme.

 

Au lieu d’adopter un nom original, les groupuscules optent de plus en plus pour «ansar», «défenseurs» en arabe.

 

Et ils se font souvent appeler «Ansar al-charia» (défenseurs de la loi islamique); cette dénomination exprime leur volonté d’établir des Etats islamiques.

 

Ces groupuscules partagent certes le même nom et la même idéologie, mais ils ne disposent pas d’une structure unifiée de commandement, et n’ont même pas de chef commun —contrairement au commandement central d’al-Qaida (ou ce qu’il en reste)— qui serait basé au Pakistan.

 

Ils se battent dans des régions différentes, et utilisent des méthodes différentes —mais pour la même cause. C’est là, une approche mieux adaptée aux incertitudes nées des soulèvements arabes.

Ansar al-charia, un nom à la mode

 

L’appellation Ansar al-charia s’est invitée dans l’actualité au lendemain de la récente attaque du consulat américain de Benghazi (Libye): l’organisation locale Katibat Ansar al-charia (bataillon des défenseurs de la charia, Ndlr) a été accusée de l’avoir fomentée (ce qu’elle nie).

 

De nombreux journalistes semblent avoir confondu l’Ansar al-Charia de Benghazi avec une autre organisation libyenne du même nom, basée à Derna.

 

En réalité, c’est au Yémen que l’appellation a gagné en popularité -—et ce depuis la fondation, en avril 2011, du groupe-écran Ansar al-charia par al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), branche locale —puissante et ambitieuse— de l’organisation terroriste.

 

Le nom est peut-être né des réflexions d’Oussama Ben Laden, qui envisageait de donner une nouvelle image à al-Qaida.

 

Dans les documents prélevés au sein de la base de l’ex-chef d’al-Qaida, Ansar Al-charia ne figure par dans la liste des exemples de noms potentiels.

 

Plus récemment, l’un des idéologues djihadistes les plus influents, Shaykh Abou al-Mundhir al-Shinqiti, a donné son aval à cette nouvelle vague de groupuscules Ansar al-charia.

Shinquiti, qui est d’origine mauritanienne, a publié un article à la mi-juin:

 

«Nous sommes Ansar al-charia.»

 

Il appelle les musulmans à établir leurs propres «dawa» (prédications, Ndlr) Ansar al-charia dans leurs pays respectifs, avant de s’unir pour former un conglomérat.

 

Précisons néanmoins que la plupart des groupes Ansar al-charia se sont formés avant cette intervention. Les plus importants d’entre eux sont basés au Yemen, en Tunisie et en Libye; de nouvelles versions, d’importance plus modeste, ont aussi vu le jour en Egypte et au Maroc.

Le djihad multipolaire

L’essor de ces organisations témoigne d’un déclin du djihad international unipolaire d’al-Qaida —qui a dominé la dernière décennie— et d’un retour à une djihadosphère multipolaire semblable à celle des années 1990.

 

A une différence près —et elle est de taille: l’idéologie qui anime les groupes djihadistes d’aujourd’hui est plus homogène.

 

Dans les années 1990, l’approche et l’action des djihadistes se cantonnaient à leur sphère locale; aujourd’hui, nombre de terroristes développent un discours international tout en agissant à l’échelle locale.

 

Par ailleurs, ces groupes plus récents sont plus disposés à fournir des services et des structures de gouvernance aux peuples musulmans.

 

Il est crucial d’établir une distinction entre ces différents groupes, afin de mieux comprendre le nouveau paysage du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord: mieux comprendre aussi la trajectoire des nouvelles organisations salafistes et djihadistes (qui n’ont pas toutes adopté les stratégies et les tactiques d’al-Qaïda).

 

Il n’existe certes aucun lien (formel ou opérationnel) connu entre ces organisations disparates, mais il est possible qu’elles tentent de se rapprocher à l’avenir (affinité idéologique, objectifs similaires).

 

Il est toutefois trop tôt pour voir en elles une entité unique. Voici un guide des organisations ayant adopté ce nom.

Ansar al-charia au Yémen

Les autres groupes Ansar Al-charia n’ont aucun lien opérationnel répertorié avec al-Qaida, mais Ansar al-Charia au Yémen (ACY) est au cœur du projet de changement d’image d’AQPA.

 

En avril 2011, Shaykh Abu Zubayr Adil ben Abdullah Al-Abab, principale figure religieuse d’AQPA, a fait état de ce changement pour la première fois, expliquant:

 

«Ansar al-charia est le nom que nous utilisons pour nous présenter dans les régions où nous désirons expliquer le sens de notre action et la nature de nos objectifs.»

 

Depuis, le groupe s’est mué en acteur local de premier plan dans le sud du Yémen, où, à la fin du printemps 2011, il a conquis des territoires dans les gouvernorats d’Abyan et de Shabwa pour y fonder un émirat islamique.

 

Il ne l’a abandonné qu’en juin 2012, à la suite d’une contre-offensive orchestrée par le gouvernement yéménite et les milices locales —soutenue par des attaques aériennes américaines.

 

ACY a alors été chassé des zones urbaines, mais il n’a pas disparu et reviendra sans doute à la charge.

 

La plus grande réussite d’ACY fut sa capacité à fournir divers services, comblant le vide créé par le gouvernement —qui ne peut (ou ne veut) remplir son rôle.

 

Dans ses bulletins d’information et sa série de vidéos intitulée Regard sur les évènements (diffusée via son service de presse, la Madad News Agency) l’ACY se vante d’avoir assuré la fourniture en électricité et en eau ainsi que la sécurité, la justice et l’éducation.

 

Le maintien de l’ordre assuré par ACY était certes fondé sur une interprétation restreinte et stricte de la charia, mais il incarnait une structure de gouvernance, et, de ce fait, était relativement populaire.

 

Le message extrémiste d’ACY ne soulève peut-être pas l’enthousiasme dans des villes comme Azzan ou Zinjibar, mais des citoyens en proie à la détresse pourraient néanmoins se réjouir du retour du groupe.

Ansar al-charia en Tunisie

En mars 2011, après la chute du president Zine El-Abdine Ben Ali, le gouvernement de transition a gracié des prisonniers politiques et des personnes accusées de terrorisme.

 

Sayf Allah ben Hussayn (mieux connu sous le nom d’Abou Iyyadh Al-Tunisi) était parmi eux; il avait co-fondé le Groupe combattant tunisien en Afghanistan, groupe qui avait facilité l’organisation de l’assassinat d’Ahmad Shah Messud, deux jours avant les attaques du 11-Septembre.

 

A sa sortie de prison, Abou Iyyadh organisa la première de ses conférences (aujourd’hui annuelles); c’est ainsi qu’Ansar al-charia en Tunisie (ACT) vit le jour.

 

En 2011, la conférence n’avait attiré que quelques centaines de participants; on en a compté plus de dix mille en 2012. On peut en conclure que sa popularité a grandi, mais qu’elle demeure néanmoins marginale.

 

Depuis sa création, ACT est animé par une idéologie schizophrénique: il appelle le peuple à suivre la «véritable» voie de l’Islam en Tunisie, tout en incitant les individus à rejoindre le djihad en terre étrangère.

 

ACT n’a pas revendiqué les attaques qui ont récemment visé l’ambassade, mais il semble qu’un grand nombre de ses membres aient —à tout le moins— participé aux manifestations.

 

L’ACT a trempé dans plusieurs actions salafistes plus agressives, qui affectent la Tunisie depuis un an et demi —on peut notamment citer le «jour de colère» qui a suivi la diffusion du film Persepolis par une chaîne locale.

 

Plusieurs membres de l’ACT ont participé aux attaques contre l’ambassade américaine de Tunis et l’école américaine voisine. Comme ACY, ACT  a offert divers services dans un grand nombre de villes tunisiennes: eau, vêtements, cadeaux du ramadan…

Ansar al-charia en Libye

En Libye, plusieurs groupes utilisent une variante de l’appellation Ansar al-Charia. Parmi les groupes les plus influents, on peut notamment citer Katibat Ansar al-Charia à Benghazi (ACB), considéré comme le principal suspect des attaques du consulat, et Ansar al-charia à Derna (ACD), plus secrète, dirigée par Abou Sufyan ben Qumu (ancien détenu de Guantánamo).

 

Les deux organisations ont vu le jour après la mort de l’ex-dirigeant libyen, Mouammar Kadhafi, mais elles ne sont pas liées.

 

ACB a annoncé sa création en février 2012 , et il est dirigé par Muhammad Al-Zahawi, ancien détenu d’Abou Salim, l’infâme prison de Kadhafi.

 

ACB a organisé une conférence en juin, et espère en faire un rendez-vous annuel; l’évènement a attiré un millier de participants, parmi lesquels les membres de milices plus modestes, qui appellent toutes à la mise en œuvre de la charia par le gouvernement libyen.

 

A l’image de l’ansar al-charia tunisien, ACB rend des services à la population locale. Les membres d’ACB ont dégagé et réparé des routes, ont aidé le peuple pendant le ramadan, et assuraient il y a peu la sécurité dans un hôpital de Benghazi.

 

Le groupe admet avoir détruit des sanctuaires et des tombes soufies à Benghazi, mais il tente de s’attirer le soutien d’une catégorie bien spécifique de la population en défendant une interprétation des plus strictes de l’Islam, tout en aidant la communauté à faire face aux besoins les plus pressants.

 

Les déclarations du groupe ont évolué: elles sous-entendaient d’abord que certains de ses membres avaient participé à l’attaque à titre individuel, puis ont nié en bloc toute implication.

 

ACB semble donc comprendre qu’elle a dépassé les bornes, et tente visiblement de sauver sa réputation.

Ansar al-charia en Egypte et au Maroc

Contrairement aux organisations du Yémen, de Tunisie et de Libye, Ansar al-Charia en Egypte (ACE) n’a pas annoncé sa création en tant que groupe organisé sur le terrain —et la création du groupe marocain n’a été annoncée que récemment.

 

Pour l’heure, ACE n’a utilisé l’appellation Ansar al-charia qu’en ligne, dans les documents relayés par la Al-Bayyan Media Foundation, liée à l’idéologue djihadiste Shaykh Ahmad Ashush.

 

Ce dernier a récemment diffusé une fatwa appelant à l’assassinat des créateurs du film L’innocence des musulmans.

 

Voilà bien longtemps qu’Ashush est impliqué dans le mouvement djihadiste: il a participé au djihad antisoviétique dans les années 1980, et a appartenu au Djihad islamique égyptien (JIE).

 

Il a été arrêté au début des années 1990 lors d’un coup de filet antiterroriste visant cent-cinquante membres du JIE, et ne fut libéré qu’après la chute du régime d’Hosni Moubarak.

 

Si l’on en croit les éléments qui sont en notre possession, il est trop tôt pour qualifier ACE de groupe à part entière.

 

Ansar al-Charia au Maghreb (ACM) est une organisation naissante, uniquement intéressée par la prédication (dawa). Dans sa première —et unique— déclaration, ACM affirme ne pas être affilié aux groupes du Yémen, de Tunisie, de Libye et d’Egypte.

 

La raison d’être d’ACM est de prêcher la parole et la loi de Dieu, de fournir une aide économique et sociale aux démunis, de dénoncer la décadence de l’Occident – et d’arracher la société aux griffes de ce dernier.

 

Et tout comme l’ensemble des groupes radicaux utilisant l’appellation Ansar Al-Charia, il serait sage de la surveiller avec la plus grande vigilance.

 AARON Y. ZELIN  (Traduit par Jean-Clément Nau)  Foreign Policy   / slateafrique.com/06/10/2012 maliweb

 

 

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Aux origines de la secte Boko Haram

Groupe religieux marginal dopé par la misère, Boko Haram sème le chaos au Nigeria.

Souvent qualifié de « democrazy » (démocratie folle) en raison de l’agitation sociale et culturelle qui le caractérise (1), le Nigeria s’est fabriqué un monstre : Boko Haram. A ses débuts, il y a douze ans, celui-ci n’était encore qu’un mouvement religieux contestataire qui tentait de combler le vide créé par l’incurie des partis progressistes. Mais les docteurs Frankenstein du gouvernement ont fini par transformer cette secte en un enjeu géopolitique, principe actif d’un cycle attaques-représailles aussi spectaculaire que meurtrier.

En effet, les appareils politiques — du Parti démocratique du peuple (People’s Democratic Party, PDP), au pouvoir, à l’opposition nordiste, le Parti de tous les peuples du Nigeria (All Nigeria People’s Party, ANPP) — et les milieux militaro-sécuritaires qui conseillent le président Goodluck Jonathan ont contribué à radicaliser la secte née dans le nord-est du pays au début des années 2000. Férocement réprimée, la Jama’atu Ahlul Sunna Lidda’awati Wal Jihad (communauté des disciples pour la propagation de la guerre sainte et de l’islam) est dorénavant connue par deux initiales : BH pour Boko Haram — « book » en pidgin English, et « interdit » en arabe, l’expression signifiant le rejet d’un enseignement perverti par l’occidentalisation. Entre juillet 2009 et début février 2011, elle a revendiqué cent soixante-quatre attaques, attentats-suicides, exécutions et braquages perpétrés jusqu’au cœur de la capitale fédérale, Abuja ; neuf cent trente-cinq personnes ont été tuées, dont une très large majorité de Nigérians de confession musulmane.

La notoriété de Boko Haram n’échappe ni aux membres d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ni aux shebab (combattants islamistes) de Somalie. Prise de court, la presse internationale se demande, au prix parfois de raccourcis (2), si le géant nigérian aux cent soixante millions d’habitants ne se dirige pas vers une partition entre le Nord musulman et le Sud chrétien.

C’est oublier que la vraie fracture, dans ce pays où plus de 60 % de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, découle de l’extrême pauvreté. Les douze Etats composant la ceinture nord de la fédération — aux frontières du Niger, du Tchad et du Cameroun — restent les moins développés du pays. Les inégalités se sont même creusées avec le Sud depuis le retour d’un civil, l’ancien général Olusegun Obasanjo, à la présidence en 1999, après les cinq années de dictature du général Sani Abacha.

Dans l’Etat de Borno, où les yusufiyas de Boko Haram — du nom de son défunt chef spirituel, Ustaz Muhammad Yusuf — ont entamé leur dérive sanglante, les trois quarts de la population vivent sous le seuil de pauvreté. Un record dans le pays. Seuls 2 % des enfants de moins de 15 mois y sont vaccinés. L’accès à l’éducation se révèle également très limité : 83 % des jeunes sont illettrés ; 48,5 % des enfants en âge d’être scolarisés ne le sont pas. Et 34,8 % des musulmans de 4 à 16 ans n’ont jamais fréquenté une école — pas même une école coranique : « Autant de facteurs qui rendent la population particulièrement vulnérable aux influences négatives, dont la violence (3). »

Yusuf commence à se faire connaître au début des années 2000. Il a alors 30 ans et prêche au village, dans son Etat natal de Yobe, voisin de celui de Borno. Il se démarque des dizaines de milliers de prédicateurs itinérants, gardiens d’une tradition « quiétiste » prônant une attitude de réserve, qui haranguent les foules sur les marchés des grandes villes. Il s’oppose aux fidèles d’un autre musulman nigérian, Abubakar Gumi, idéologue du mouvement néo-hanbalite Yan Izala (ou Izala), décédé en 1992 (4). Lequel s’était nettement assagi après l’instauration de la charia à partir de l’an 2000 dans les Etats du Nord : c’était l’une de ses principales revendications. Il avait même accepté de rejoindre les commissions officielles chargées de la mise en œuvre de la loi islamique dans ces régions. Mais l’instauration de la charia va se révéler moins religieuse que politique, suscitant les railleries ou la réprobation des populations. En effet, les cercles politico-militaires du Nord en font surtout un instrument de pression dans leur bras de fer avec le pouvoir central. La zakkat (5) — l’un des cinq piliers de l’islam — n’est même pas appliquée.

Exactions policières

Yusuf, qui a étudié la théologie à l’université de Médine, en Arabie saoudite, s’inspire des prêches intolérants de l’Egyptien Shukri Mustafa, fondés sur l’excommunication et l’exil, et profère de violentes critiques à l’endroit des autorités d’Abuja. Pour lui, l’application stricte de la loi islamique exprime un idéal de justice conforme aux préceptes du Prophète. Il refuse la participation aux élections, ainsi que les marques-phares de l’industrie agroalimentaire nigériane — du cube Maggi aux berlingots de lait Dairy Milk. Ce rejet de la « modernité » n’empêchera pas certains tueurs de Boko Haram d’utiliser des motos pour aller exécuter plusieurs adeptes d’Izala, connu pour ses sympathies salafistes, ainsi que certaines figures des confréries soufies Tidjaniyya et Qadiriya.

Le nord du Nigeria avait déjà connu d’autres flambées de violence liées à l’affrontement de sectes musulmanes « antioccidentales » au début des années 1980. Le mouvement Maitatsine, qui interdisait jusqu’au port de montres, avait ainsi envahi les rues de Maiduguri et de Kaduna. La féroce répression militaire de ses fidèles retranchés près du marché de Kano — la grande mégalopole du Nord — avait fait plus de trois mille morts en avril 1984.

A l’automne 2003, la « cité céleste » de Yusuf, implantée à Kannamma, dans le Yobe profond, est attaquée par la police de l’Etat. Plusieurs fidèles sont tués. Le 22 décembre 2003, Boko Haram lance ses premières offensives contre les forces de sécurité, puis se replie sur Maiduguri, la capitale de l’Etat de Borno, où elle avait milité discrètement pour l’élection, en avril 2003, du nouveau gouverneur, M. Ali Moddu Sheriff. Ce dernier avait en effet promis une application plus stricte de la charia. Sitôt élu, M. Sheriff nomme un membre historique de Boko Haram à la tête du tout nouveau ministère des affaires religieuses : M. Buju Foi. La secte installe à Maiduguri une mosquée et une école. Ces établissements attirent rapidement les jeunes désœuvrés des quartiers pauvres, mais également les étudiants déclassés des campus ainsi que des fonctionnaires paupérisés. Derrière la religion, un même profond ressentiment anime ces populations qui s’estiment abandonnées par les élites, le pouvoir central et les policiers fédéraux, corrompus et brutaux.

En octobre 2004, des membres de Boko Haram attaquent un convoi de soixante policiers près de Kala Balge, à la frontière du Tchad. Pris en otage, douze agents y perdent la vie. A Abuja, le service de renseignement du Nigeria (State Security Service, SSS) commence à s’inquiéter. Mais le président Obasanjo a d’autres priorités : l’insurrection dans le delta du Niger, où des bandes de jeunes s’en prennent aux puits de pétrole (6). Arrêté par le SSS, Yusuf est finalement remis en liberté...

En avril 2007, le musulman Umaru Yar’Adua succède à M. Obasanjo. A Maiduguri, Boko Haram roule désormais pour le candidat de la majorité, M. Kashim Ibrahim Imam. Mais, à l’issue d’une campagne marquée par plusieurs assassinats politiques, M. Sheriff est réélu. Quatre ans après avoir utilisé la secte pour s’emparer du pouvoir, il lui déclare la guerre. En juin 2009, quinze fidèles sont assassinés par la police de l’Etat qui leur reprochait de ne pas porter de casque sur leurs motos. Les victimes suivaient l’enterrement d’un proche, abattu par ces mêmes forces de l’ordre. Sur Internet, Yusuf annonce qu’il se vengera. Le 26 juillet, Boko Haram lance une vaste offensive dans quatre Etats du Nord, s’en prenant aux banques et aux commissariats. La police et l’armée fédérales répliquent : plus de huit cents morts, sans doute des centaines d’exécutions extrajudiciaires, dont celle de Yusuf lui-même. Les images de son élimination font le tour de la Toile et radicalisent la secte. A ce jour, aucune commission d’enquête gouvernementale n’a été nommée pour faire la lumière sur les sanglants événements de juillet 2009.

Complicités au sein du pouvoir ?

Un an plus tard, à Bauchi, Boko Haram s’attaque à une prison, libérant plus de sept cents hommes, dont une centaine de ses fidèles. La secte rayonne désormais jusqu’aux braises couvant à Jos, au centre du pays : depuis le début de l’an 2000, la ville constitue l’épicentre de violents affrontements confessionnels sur fond de batailles politiques destinées à s’emparer des commandes de l’Etat du Plateau (7).

Boko Haram n’a plus de commandement central, mais une shura (un conseil), comptant sans doute une dizaine d’hommes. Celle-ci repose sur deux principales cellules. Dirigé par l’adjoint de Yusuf, M. Abubakar Shekau, le « canal historique » concentre ses opérations sur des policiers, des dirigeants politiques et des imams qui « mentent et se cachent derrière le manteau de la religion (8) » ; il se finance en attaquant des banques qui pratiquent l’usure, et vraisemblablement en monnayant des trêves.

Quant à la cellule internationaliste, qui regroupe des cadres réfugiés à l’étranger après la répression de juillet 2009, elle serait dirigée par M. Mamman Nur, lié au djihadisme mondial. On lui doit le changement des modes opératoires et des cibles de la secte : l’attentat-suicide contre un bâtiment des Nations unies, le 23 août 2011 à Abuja, était une première dans l’histoire du Nigeria. Les hommes de M. Nur seraient également à l’origine des attentats visant des lieux de culte chrétiens, dont celui du 25 décembre 2011 à Madalla, une banlieue d’Abuja. Le 20 janvier 2012, Boko Haram attaque Kano, capitale de l’Etat du même nom, dans le nord du pays. Huit assauts sont lancés contre des postes de police et des bureaux du SSS. Voitures piégées et tueurs déguisés en policiers font plus de cent quatre-vingts morts.

Mais pourquoi frapper au cœur des régions musulmanes, au risque de s’aliéner leurs populations ? A Kano, le représentant de la secte, M. Shekau, jouissait en effet d’une réelle sympathie dans les quartiers populaires. Il pouvait aussi compter sur le gouverneur sortant, M. Ibrahim Shekarau, membre de l’ANPP, battu aux élections générales de 2011. A moins que cette stratégie de la tension — qui retient dorénavant l’attention du département d’Etat américain — ne bénéficie à d’autres acteurs.

« La plus grande source d’inquiétude, souligne ainsi le chercheur Morten Bøås, ce sont les rumeurs de collusion entre Boko Haram et des dirigeants de la politique et de l’appareil d’Etat. Il n’y a aucune preuve à ce jour, mais il faut voir cela comme un signe des moyens que certains sont prêts à utiliser pour obtenir pouvoir et richesse (9). »  Alain Vicky  monde-diplomatique.


(1) Lire Jean-Christophe Servant, «  Au Nigeria, la charia à l’épreuve des faits  », Le Monde diplomatique, juin 2003.

(2Cf. Joe Brock, «  Special report : Boko Haram — between rebellion and jihad  », Reuters, 31 janvier 2012.

(3Cf. Muhammad Nur Alkali, Abubakar Kawu Monguno et Ballama Shettima Mustafa, «  Overview of islamic actors in Northeastern Nigeria  » (PDF), Nigeria Research Network, University of Oxford, janvier 2012.

(4) Le hanbalisme est le rite le plus rigoriste des quatre madhhab (écoles de pensée religieuse formant le droit musulman) de l’islam sunnite.

(5) Selon la zakkat, le musulman est tenu de calculer, chaque année lunaire, le montant de l’aumône à donner aux plus pauvres.

(6) Lire Jean-Christophe Servant, «  Au Nigeria, le pétrole de la colère  », Le Monde diplomatique, avril 2006.

(7) Le 11 septembre 2001, alors que le monde a les yeux tournés vers New York, des combats entre chrétiens et musulmans y font plus de mille morts.

(8) Abubakar Shekau, «  Message to President Jonathan 1  », YouTube, 11 janvier 2012.

(9) Morten Bøås, «  Violent islamist uprising in Northern Nigeria : From the “taleban” to Boko Haram 11  », Norwegian Peacebuilding Resource Centre, 27 janvier 2012.

 

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Published by thala solidaire.over-blog.com - dans Religion _ L'Islam politique _ Salafistes_ Chokri
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clovis simard 24/10/2012 00:45

Voir Blog(fermaton.over-blog.com)No.23. - THÉORÈME GOMERY. - La loi de la Corruption.

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