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20 mai 2012 7 20 /05 /mai /2012 05:09

Interview accordée par Moncef Marzouki au journal  Le Point, 17 mai 2012

Le président de la République tunisienne, Moncef Marzouki, s'explique sur les islamistes, les femmes et la laïcité.

 

Moncef Marzouki a appelé François Hollande pour le féliciter. 

Moncef Marzouki a appelé François Hollande pour le féliciter. © Nicolas Fauqué / Le Point

 

Après le Printemps arabe, assiste-t-on à un hiver islamiste ?

 

Moncef Marzouki : Les révolutions devaient avoir lieu, les dictatures étaient insupportables. Je savais qu'on était sur un volcan, mais je ne savais pas quand l'éruption aurait lieu. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Le XVIIIe siècle a été celui de la Révolution française, le XXe celui des révolutions russe et chinoise, le XXIe sera celui de la révolution arabe. Ces bouleversements vont mettre des années à se consolider. Quelles nouvelles configurations politiques et sociétales émergeront ? Seront-elles viables ? Le fait est que la situation est bien meilleure aujourd'hui qu'hier. À propos de l'hiver islamiste, la France est le pays le plus proche de la Tunisie et celui qui nous comprend le moins bien au sein de l'Europe. Est-ce la grille de lecture "religieuse" des Français qui les empêche de se rendre compte de ce qui se passe dans le monde arabe ?

 

Que voulez-vous dire ?

 

L'islam n'est pas l'islamisme, l'islamisme n'est pas le terrorisme et l'islamisme s'écrit au pluriel. Le spectre islamiste est extrêmement large. En Tunisie, nous avons affaire à sa partie centrale, l'équivalent du parti démocrate-chrétien en Italie. Cette partie centrale, nous l'avons démocratisée. Avant la révolution, nous avons souffert et combattu la dictature ensemble. Les islamistes, torturés par Ben Ali, ont appris aux côtés des démocrates, réprimés par le même régime. La révolution arabe a poursuivi la démocratisation des partis islamistes. Quant aux salafistes, ils sont l'équivalent de l'extrême droite européenne. Ils sont dangereux et l'on n'est pas parvenu à les démocratiser. Mais il faut cesser les analyses simplistes et la confusion entre islamisme et salafisme. En Tunisie comme ailleurs, c'est la démocratie qui triomphe, et non l'islamisme.

En France, les observateurs ne voient pas les choses de cette façon. Pour quelles raisons ?

 

Je suis un homme de gauche, laïque et démocrate, j'ai toujours été fidèle à ces valeurs, je suis même allé en prison pour les défendre. Quand j'entends certaines personnes de la gauche française me considérer littéralement comme un traître, qui a vendu son âme au diable, parce que je travaille avec les islamistes, je me dis que, décidément, elles ne comprennent rien à rien. Nous avons démocratisé le mouvement islamiste, nous l'avons amené à respecter les droits de l'homme et ceux de la femme. Il faut comprendre que nous sommes dans une société plurielle qui ne supporte plus d'être gouvernée par un parti unique. Avec le parti islamiste Ennahda, qui a gagné les législatives, nous essayons de créer une nouvelle culture, celle du pluralisme. Nous sommes sur la bonne voie, si j'en crois le prix que l'institut londonien Chatham House [le cercle de réflexion décerne chaque année une récompense, au nom de la reine d'Angleterre, à une personnalité qui a oeuvré à l'amélioration des relations internationales] vient de remettre à Rachid Ghannouchi [le fondateur d'Ennahda] et à moi-même. Nous succédons à Aung San Suu Kyi.

Pourquoi avez-vous été récompensés ?

 

Ce prix nous a été décerné parce qu'il a été reconnu que deux hommes, malgré leurs différences idéologiques, ont pu trouver une entente politique et éviter au pays une guerre idéologique. Au lieu d'entrer dans un affrontement entre laïques et islamistes, Ghannouchi et moi avons choisi de travailler ensemble sur des bases claires, sans dépasser certaines lignes jaunes et dans le but d'affronter notre ennemi commun, la pauvreté. Notre débat aura duré presque vingt ans pour réussir à élaborer cette idée commune. On a dit aux islamistes : "Vous voulez une identité arabo-musulmane ? Très bien, pourvu que ce ne soit pas une identité d'enfermement." Nos lignes jaunes sont les droits de l'homme, ceux de la femme et les libertés publiques. Ils ont accepté. Alors, nous avons élaboré un consensus. Il est dommage que la France ne le comprenne pas. Nous aurions fait une erreur en poussant à l'affrontement entre laïques et islamistes. Aujourd'hui, les ennemis numéro un d'Ennahda, ce sont les salafistes. Les Français doivent cesser de voir les laïques comme les bons et tous les autres comme les mauvais. Ou plutôt de considérer qu'on est bon si on ressemble à de petits Parisiens !

Êtes-vous optimiste ?

 

La question n'est pas de savoir si cela marchera à court terme, il s'agit de faire en sorte que cela se termine bien. En réalité, on ne pourra répondre à ces interrogations que dans dix ou vingt ans. Ce sont des bouleversements géologiques.

Les deux visions, la laïque et l'islamiste, sont-elles conciliables ? La bataille du niqab à l'université et l'affaire Nessma TV, dans laquelle les salafistes ont voulu interdire la projection d'un film parce qu'il personnifie Dieu (Persepolis, de Marjane Satrapi), ne sont-elles pas la preuve qu'ils veulent imposer leur mode de pensée ?

 

Notre société veut la modernité, les femmes libérées, le tourisme et en même temps elle souhaite préserver et défendre une identité arabo-musulmane. Personne n'est prêt à sacrifier l'un ou l'autre. Nous refusons une société d'extrémistes laïques, ceux que j'appelle les étrangers à l'espace, mais aussi une société salafiste, qui est, elle, étrangère au temps. Nous ne reviendrons pas à Médine. Il n'y a aucune crainte à avoir sur les droits de la femme. Ce sont des acquis dont les fondements ont été posés bien avant l'arrivée du président Bourguiba, qui n'a fait qu'entériner une situation de fait. Personne ne pourra jamais revenir sur ces acquis. Quant à la bataille du voile dans les universités, elle n'est pas le fait d'Ennahda, mais d'une petite fraction dangereuse représentée par les salafistes, que nous combattons. Ils causent des problèmes à court terme, ils peuvent constituer une milice, mais ils ne peuvent pas mettre en danger notre République et notre démocratie. J'ai reçu les chefs salafistes et je les ai avertis que, s'ils utilisent la violence, la République se défendra.

Les relations entre la France et la Tunisie se sont détériorées après la chute de Ben Ali. L'élection de François Hollande ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ?

 

Le comportement de la France pendant et après les révolutions ne m'a pas satisfait. S'il n'y a pas d'ambassadeur de Tunisie à Paris, c'est pour montrer notre mauvaise humeur, de même que je n'ai pas souhaité me rendre à Paris sous l'ancien président. Dans le passé, la France a non seulement apporté son soutien à la dictature, mais elle a également maltraité les jeunes Tunisiens qui sont partis après le 14 janvier 2011 [la chute de Ben Ali - NDLR]. Je rappelle au passage que la Tunisie, pays pauvre, a, elle, accueilli près de 300 000 réfugiés libyens, que nous avons bien traités. Avec l'élection de François Hollande, nos relations vont forcément s'améliorer. Je suis très heureux, car il y a l'espoir d'une coopération d'égal à égal. Je tiens à ce que la France reste notre premier partenaire en Europe. Je suis un francophone et un francophile. J'ai passé un tiers de ma vie en France.

Que reste-t-il de l'Union pour la Méditerranée lancée par Nicolas Sarkozy ?

 

Son idée était de faire cohabiter des démocraties européennes et des dictatures d'outre-Méditerranée. La méthode était vouée à l'échec. C'était un système bancal : il n'en reste rien. L'Union européenne s'est construite autour des démocraties et elle a pris réellement son envol lorsque les dictatures grecque, espagnole et portugaise ont été balayées. Je compte sur François Hollande pour relancer cette idée autour de la coopération entre démocraties du bassin méditerranéen. lepoint.fr

 

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 La sécularisation tunisienne face au mythe du réveil islamique

 

En matière de modernité, la Tunisie fait cas d’école. C’est pour cela que le monde arabe rétrograde cherche, actuellement, à y anéantir tout esprit de sécularisme et à empêcher sa modernité de se propager.

La sécularisation trouve toujours ses origines dans la revendication de liberté individuelle, que les révolutions finissent par imposer au plan religieux. Elle dessine alors la forme de gouvernance adaptée à une société pluriconfessionnelle dans la mesure où elle revendique l’autonomie du politique par rapport au religieux.

Sécularisation et spiritualité dans une société pluriconfessionnelle

En ce sens la sécularisation est une exigence culturelle. Elle se distingue de la laïcité à la française puisqu’elle postule une autonomie réciproque du politique et du religieux et non une séparation entre ces deux domaines.

A l’évidence, la sécularisation fragilise la croyance car elle brise la matrice sociale du religieux dont le seul support est maintenant la conviction et l’engagement du croyant. Ce qui, en définitive, confère une affirmation plus personnelle à l’acte du croyant. Cette détermination du croyant crée une certaine distance entre le fidèle et l’institution religieuse dont il se réclame.

Les religieux fondamentalistes et néo-fondamentalistes ont bien compris la leçon sur la sécularisation, et c’est pour la raison fondamentale de cette compréhension qu’ils jouent forts bien et interviennent dans le social associatif, soit dit-on pour aider les frères et sœurs. L’arrière-pensée est très dangereuse pour le développent de la modernité et la liberté de la culturalité d’un peuple aspirant à la liberté de penser, d’écrire, de se déplacer, de se cultiver, d’aimer la musique, de danser, de s’habiller, d’aimer tout simplement, et sans préjugés ni interdiction, ceci et cela sont  loin d’être un esprit ou une volonté de libertinage.

Si la sécularisation semble bien être la forme de gouvernance adaptée à la modernité, elle n’est pas suffisante comme telle. Elle appelle un nouvel humanisme qui intègre le paradigme de la spiritualité, principe d’harmonie et d’équilibre d’une société pluriconfessionnelle.

L’une des caractéristiques classiques et courantes de la modernité est qu’il s’agit d’une époque «sécularisée», c’est-à-dire d’une époque marquée par un certain retrait de la religion comme «secteur dominant» dans toutes les manifestations et les sphères privées, individuelles, publiques et parapubliques.

Un processus d’émancipation des consciences et des sociétés

Une fois nous avons mis les jalons généraux, revenons, maintenant, à la définition de la sécularisation et de la laïcité qui sont deux termes politiques et sociaux qui n’ont rien à voir avec l’athéisme – terme qui renie l’existence de la divinité. Ils ont été utilisés comme argument fallacieux par les religieux pour disqualifier toute référence à la modernité et la démocratie dans son essence de liberté.

La laïcité est souvent confondue avec la sécularisation. Ce sont pourtant deux processus différents. Bien que se recoupant, convergeant et se nourrissant mutuellement, ils diffèrent néanmoins partiellement tant par leurs objets et leurs champs d’expression que par leurs modalités d’applications.

Nous savons que la laïcité est avant tout un ordre juridique et institutionnel de séparation entre les institutions fondamentalement religieuses et l’Etat. Toutefois, son objet concerne aussi les particularismes éthiques, linguistiques ainsi que l’athéisme. La référence aux seules religions dans la définition de cet ordre juridiques s’explique par des causes historiques: en Europe, l’église fut de loin le plus sûr moyen d’oppression des consciences et parfois des corps (l’inquisition).

Cependant, il ne faut négliger l’histoire des empires musulmans, c’est l’histoire des religions.

C’est pourquoi, dans un Etat laïc, ce sont les lois civiles, qui sont en vigueur  dans la sphère. Pourtant le citoyen ne cesse pas d’être croyant d’une quelconque religion, dans la sphère privée. Quant à la sécularisation ou déconfessionnalisation, son objet consiste en la disparition progressive et définitive des religions de la vie des hommes. Son champ d’application s’étend aussi à la sphère publique avant tout par la substitution des lois civiles aux lois religieuses qu’à la sphère privée. Et, c’est une loi naturelle tendanciellement linéaire même si nous sommes actuellement, et en Tunisie, dans une situation de récupération de l’histoire de la révolution pour la contrarier à un revirement anachronique.

Dans cette dernière sphère, et contrairement à la laïcité, la sécularisation consiste là-aussi en un processus d’émancipation des consciences et des sociétés humaines, ainsi que les Etats s’étendent sur des siècles, comme ce fut le cas des sociétés européennes.

Authenticité et universalité de la révolution tunisienne

Nous considérons que la Tunisie est dans ces premiers stades de sécularisation, les valeurs de la révolution du 14 janvier 2011 en attestent. Ce phénomène tunisien est aussi enclenché avec elle et il s’accélèrera, bon vent mauvais vent, dans l’avenir avec la liberté de penser, de parler et de dire, d’écrire, et de propager les idées profondes de cette révolution.

Que les religieux, fondamentalistes ou intégristes, sachent que l’histoire est en même unique et plurielle et l’homme est unique dans son essence, son évolution, son développement intellectuel et mental. C’est un processus temporel qui se met en place d’une manière tendanciellement en faveur de la sécularisation universelle.

Le cadre de la révolution du peuple tunisien est universel ainsi que son fondement; elle n’a jamais été à essence religieuse.

Cette révolution peut prendre des formes et des rythmes différents voire contradictoires. Ainsi les raisons historiques, socioéconomiques et culturelle, l’ampleur et l’intensité des luttes sociales et féministes, ainsi que leurs impacts sur les consciences font qu’elle soit, par exemple, assez avancées chez telles couches sociales (généralement les couches moyennes) et/ou dans tel pan du droit étatique, tout en coexistant pendant plusieurs décennies ou générations avec les pratiques culturelles et les pratiques sociales, d’inspirations religieuses.

La révolution du 14 janvier 2011 n’a jamais été d’inspiration religieuse. Sans amalgame cette réalité doit rester dans les mémoires d’avenir et les générations tunisiennes futures.

Le peuple tunisien a cessé alors peu-à-peu de s’inspirer aussi du religieux dans ses pratiques sociales et économiques, puis celui aussi d’exercer ses cultes.

L’histoire et la mondialité sont vecteurs de la sécularisation et de la modernité, la déconfessionnalisation a entrainé historiquement l’émancipation de plusieurs domaines, en l’occurrence la science, la philosophie, le droit, les arts, une bonne partie de la morale avec les libertés et d’avortement et du libre choix de procréation ou non (acquis du peuple tunisien), du notable progrès en matière d’égalité entre les hommes et les femmes, même s’il reste beaucoup de bataille à faire sur le plan du culturel contre l’ignorance et l’obscurantisme.

La mystification politico-idéologique du réveil islamique

Plus généralement, la déconfessionnalisation des Etats et des populations est appelée, dans les décennies et générations à venir, à se muer en phénomène planétaire, de plus en plus visible, même dans des pays où le poids du religieux et du culte est encore étouffant, écrasant, comme dans les pays du Golfe arabo-persique. Ceci en dépit du regain des intégrismes notamment musulman, avec ses tenants notamment «sahwa» (réveil) islamique (autre mystification politico-économico-idéologique car laissant croire à une innocente ferveur religieuse) et de leurs semblants en Europe, version soft de l’extrême droite (soft et trompeuse, comme l’expression d’islamistes modérés).

Pour ce qui est de la perte de terrain ou de retour victorieuse de cette confession, ce ne sont pas les laïques, les agnostiques et les athées des pays musulmans ou originaires de ces pays qui en sont les plus conscients, mais les idéologues islamistes eux-mêmes.

Ce sont petits soldats, aux consciences aliénés au service d’une fraction des détenteurs de capitaux, fonds de pension et/ou souverains latents et sans équivoques pour développer un islam de marché et de s’en prémunir en voulant «islamiser la modernité» (islamisation fondée sur la charia réactionnaire, archaïque et anachronique). Notamment par la création d’une «science  islamique», d’une finance islamique éphémère, et fantassins, et maintenant d’une école coranique, pilier d’un islam de marché où tout est flagrant et en aucune façon un islam tolérant. La tolérance d’un islam leur fait une grande peur.

La plus grande critique et la plus fondamentale est celle qui dénonce constamment le mélange du politique et du religieux. Nous considérons, en outre, que le cheminement historique qui conduit nécessairement à des formes démocratiques suppose une séparation du religieux et de l’Etat, que nous jugeons absolument nécessaire, bien que difficile à réaliser et que nous estimons quasiment difficile pour le monde musulman.

La Tunisie moderniste face à un monde arabe rétrograde

La Tunisie fait cas d’école, c’est pour cela que le monde arabe rétrograde, actuellement, cherche à anéantir tout esprit de modernité pour ne pas se  propager.

En effet, pour ce monde arabe, l’islam et le Coran s’imposent à l’ensemble des domaines et des ordres de la vie politique, économique, juridique, scientifique d’une manière la plus superficielle pour ne pas aller à l’essence des textes coraniques qui sont beaucoup plus modernistes que ce que prônent les petits soldats et les argentiers.

En ce sens, une lecture des textes dans les sphères privées de l’individu serait bien utile aux concitoyens tunisiens et à leurs élus les plus modernistes afin d’éviter les erreurs et les errances d’un temps où les nouveaux grands inquisiteurs religieux relancent les discours d’un autre âge, cette montée aux extrêmes, processus apocalyptique qui marque la défaite de la pensée, de l’humanisme, de la civilisation et le retour à l’irrationalité de la violence mimétique qui allume, jour après jour, de nouveaux foyers.

C’est la mutation future qui sera une adaptation par la sécularisation.

Par Abdelwaheb Kanzari; www.kapitalis

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