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16 janvier 2011 7 16 /01 /janvier /2011 21:00

Le tribunal incendié de Ksour (Rayda Lakhal).

Samedi à 21 heures, Charaf Lakhal nous écrit : « Ma sœur se trouve avec ma mère depuis [vendredi] matin dans notre ville d'origine, Ksour Essaf. Je l'ai eue au téléphone à l'instant, et elle témoigne du chaos qui règne : plus aucun policier (ils ont brûlé le commissariat et la poste…). » Ce dimanche midi, nous avons joint Rayda Lakhal.

 

Elle a 29 ans, elle est née en France de parents tunisiens. Elle vit et travaille à Dunkerque. Vendredi 14 janvier, comme il était prévu de longue date, elle a pris l'avion pour rejoindre sa mère et sa famille à Ksour Essaf, près de Monastir, « une ville tranquille de 30 000 habitants, un village presque, on se connaît tous ».

Lorsqu'elle a débarqué à l'aéroport en cette journée historique, tout semblait normal,

 

« Sauf que pour la première fois les gens parlaient. C'était la première fois qu'on évoquait la situation politique et sociale du pays, dès l'arrivée, dans la voiture. Et ça a continué devant la télévision, quand on a appris que Ben Ali quittait le pays. »

 

 

Ceux qui portaient des cagoules seraient des policiers de Ksour

Ksour s'était tenue à l'écart jusque-là des manifestations et émeutes qui secouaient une partie du pays depuis un mois. Samedi 15 janvier, Rayda est réveillée par sa tante et sa cousine : le commissariat, la poste et le centre des impôts ont été brûlés. Par qui ?

 

« On a d'abord dit que c'était des membres de la police de villes alentour. Mais depuis, des langues se sont déliées, et on dit que ceux qui portaient des cagoules sont de Ksour. »

 

 

Les habitants savent-ils qui travaille pour la police ?

 

« Bien sûr, on connaît ceux qui sont officiellement policiers, mais aussi les autres, qu'on appelle les mouchards. Il y en a beaucoup. Maintenant, ils ont peur pour eux, ils vont être montrés du doigt dans la rue. »

 

Devant le tribunal, des dossiers brûlés (Rayda Lakhal).

Pour le moment, la jeune femme n'a pas connaissance de règlements de compte contre les habitants suspectés de collaborer avec la police, « et on n'a pas envie de ça ». « Certains mouchards le faisaient car ils y étaient contraints ».

 

« Ils nous ont enlevé Ben Ali, qu'est-ce qu'il va nous arriver ? »

Samedi matin, les habitants ont défilé devant les décombres fumantes, « spectateurs, passifs », qui ne comprenaient pas la tournure que prenaient les événements. Les hommes sont allés au café comme si de rien pendant que les femmes faisaient les courses.

 

« Des dames âgées, sans culture politique, se lamentaient : “Mon Dieu, ils nous ont enlevé Ben Ali, qu'est-ce qui va nous arriver maintenant ? ” »

 

 

Dans l'après-midi, une rumeur (diffusée par Facebook) d'empoisonnement de l'eau par le RCD (le parti de Ben Ali) a soudain réveillé la ville qui s'est jetée dans les boutiques, vidant les rayons et les stations-service en quelques heures.

 

« A la radio et lors de l'appel à la prière, des gens de Ksour ont dit : “Puisque nous n'avons plus de police, puisque nous ne pouvons pas faire appel à l'armée qui est dans les villes, il faut que l'on s'organise entre nous. Ils ont brûlé les bâtiments et nous allons empêcher qu'ils s'en prennent à nos maisons et à nos familles”. »

 

Nuits blanches pour les hommes de Ksour

 

Rayda Lakhal raconte que tous les hommes « fiables » de la ville, jeunes, vieux, se sont équipés de bâtons, de couteaux sans doute, et ont monté des barrages pour contrôler tous les accès de la ville. Quartier par quartier, ils ne laissaient passer aucune voiture, aucune personne inconnue.

 

Avec ses cousines et tantes, elles ont cuisiné un mhams (plat à base de semoule) pour ceux qui gardaient les postes les plus éloignés de maison. « A 18h30, nous étions les seules femmes dehors. »

 

Dimanche matin, aucun incident n'était à déplorer. Une des ses nièces, âgée de 10 ans, a tenu à arracher l'un des derniers portraits de l'ex-président collé sur les murs de leur rue.

La nièce de Rayda Lakhal décolle un portrait de Ben Ali (Rayda Lakhal).

La jeune femme explique que la ville espère que l'armée va prendre en main la sécurité, mais qu'en attendant, les habitants s'en chargent. Dimanche soir, les hommes de Ksour se préparent à une nouvelle nuit blanche.

 

Photos : le tribunal incendié de Ksour, des dossiers brûlés devant le tribunal, la nièce de Rayda Lakhal décolle un portrait de Ben Ali (Rayda Lakhal).

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Published by thala solidaire.over-blog.com - dans Témoignages_ Analyses_ Communiqués
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