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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 23:25

En Tunisie, le rap underground a précédé et accompagné les manifestations. Jusqu’ici, le régime de Ben Ali ne tolérait que son pendant à paillettes.

 

 

 

 

Le jeudi 6 janvier, une poignée de francs-tireurs tunisiens, bloggeurs, cinéastes, informaticiens ou musiciens étaient arrêtés par des représentants de la sûreté de l'Etat et mis sous clef pour 48 heures. Parmi eux, Hamada Ben-Amor, un rappeur de 24 ans originaire de Sfax qui affole le net depuis quelques semaines sous le nom d'El General.

 

 

Si aucun motif officiel n'a été invoqué, la cause la plus probable de cette arrestation serait, selon de proches observateurs, un morceau de rap intitulé Raïs Lebled ("chef du pays"), mis en ligne en novembre dernier, dans lequel El General, par ailleurs excellent rappeur, s'adresse au président Ben Ali en des termes durs, l'exhortant à prendre la mesure de la poudrière qui n'allait pas tarder pas à lui péter au visage :

 

 

"Descends dans la rue et regarde autour de toi, là où les gens sont traités comme des bêtes/Là où les flics tapent sur des femmes voilées."

 

 

Totalement inconnu avant que la police ne lui mette la main dessus et fasse grimper sa cote de popularité (son compte Facebook est passé de 3 500 amis à plus de 20 000 en deux jours), El General fait partie, aux côtés de Psyco-M ou Lak3y, de cette poignée de rimeurs underground parvenus au devant de la scène à la faveur de la révolte populaire en Tunisie.

 

 

Certains de leurs titres, du Besoin d'expression de Lak3y au Raïs Lebled d'El General - qui en rajoutait une couche en décembre avec Tounis Bledna -, sont devenus de véritables hymnes au sein de la jeunesse, attisant logiquement la colère du pouvoir central :

 

 

"L'arrestation d'El General intervient dans le cadre d'une campagne menée contre les rappeurs depuis le début du mouvement contestataire, commente le journaliste indépendant Thameur Mekki, qui observe la scène rap locale pour le magazine Tekiano.com. Même les rappeurs qui n'ont pas été arrêtés ont été avertis, intimidés."

 

 

Pour Fawez Zahmoul, fondateur de Rebel Records, un label de rap établi à Tunis, il s'agit d'un véritable réveil : "Le rap underground trouve enfin son terrain, il prend du galon, ça fait longtemps qu'il observe."

 

 

Voir le rap accompagner un mouvement social avec autant de fureur est en effet une première en Tunisie, où cette musique n'a pas encore eu l'occasion de produire de grands révolutionnaires. Et pour cause : occulté par un mainstream pailleté et phagocyté par la culture officielle, le rap contestataire erre à l'écart des projecteurs depuis son apparition, quitte à s'inventer parfois dans l'ombre des options politiques troubles. Une polarisation extrême que son histoire explique.

 

 

Marginalisé par les instances officielles en dépit des efforts de Slim Larnaout, un des premiers rappeurs à susciter un enthousiasme dès 1993, le rap tunisien n'a vraiment commencé à agiter le pays qu'au tournant des années 2000.

 

 

"Deux choses sont à l'origine de l'explosion du rap en Tunisie, détaille Fawez. L'arrivée d'internet, en particulier les réseaux sociaux, et la miniaturisation des studios."

 

 

Le mouvement se développe alors dans les home-studios qui fleurissent à travers le pays, tandis que sortent les premiers disques de Filozof, T-Men ou Wled Bled.

 

 

Mais face à un piratage massif qui exclut toute possibilité de rentabilité, la scène devient la seule planche de salut. Le rap tente alors de se frayer un passage dans les festivals organisés par les institutions culturelles, mais au-delà de l'économie, dans un pays où un seul rappeur détient le statut d'artiste professionnel (Wajdi, du groupe Mascott), c'est la censure qui s'exerce : "Il n'y a pas de secret, le rap contestataire se fait marcher dessus. Si tu veux passer dans les festivals, il faut filer droit, faire du mainstream", reconnaît Fawez.

 

 

Dont acte : les quelques rappeurs qui vivent aujourd'hui de leur musique pratiquent ce rap sympathique et poli, parfois bordé de quelques obscénités pour la forme, à l'instar de Balti (membre de Wled Bled), signé sur le label américain Raw Poetix.

 

 

"Le vide laissé par les médias et les festivals provoque un mouvement mainstream : un rap qui parle des souvenirs d'enfance, des relations familiales ou de ce qui se passe dans les cités, mais sans réelle contestation", précise Thameur.

 

 

Et ce n'est pas ce rap qui va s'opposer au régime : en 2004 et 2009, Balti et Mascott ont même participé à des concerts dans le cadre de la campagne électorale de Ben Ali, tandis que d'autres prêtent leur image à la publicité.

 

 

Sous la surface, l'underground survit : "A côté, les autres rappeurs ne font que partager les miettes du gâteau médiatique." Et le gâteau est maigre : "Le rap reste considéré comme un phénomène, non comme un art. Les journalistes ne sont pas du tout formés, il n'y a pas de critiques capables d'évaluer le niveau artistique."

 

 

L'écart n'a ainsi cessé de se creuser entre un rap bon élève et cet underground radicalisé qui montre aujourd'hui son visage : "Si quelques-uns demeurent fidèles à la culture hip-hop en étant moins mainstream, en vivant une vraie contre-culture, à l'instar de Lak3y, L'Imbattable ou DJ Costa, le peu de rappeurs qui se veulent engagés adoptent un discours religieux et moralisateur."

 

 

En effet, si El General ou Mohamed Jendoubi, alias Psyco-M, déplorent en rimes la dilution de leurs idéaux, valeurs et cultures dans les mouvements affairistes et méprisants du gouvernement Ben Ali, ils font peu de mystère quant à l'alternative qu'ils prônent.

 

 

Dans Ma réponse, Psyco-M rappe : "Le rap, pour moi, n'est pas une fin mais un moyen pour atteindre et amener les gens à la Hidaya" ("la voie suprême"). Quelques mois plus tôt, il s'en prenait, dans sa chanson Manipulation, à des intellectuels et des artistes jugés trop éloignés de la morale de l'islam, déclenchant une campagne de haine à l'égard des mécréants sur le web.

 

 

"S'agit-il d'un rappeur ou d'un prêcheur sous le masque d'un rappeur ? Il descend en flammes Voltaire, Marx et Habib Bourguiba, écrivait alors Thameur Mekki dans Tekiano. Voilà que les idées rétrogrades envahissent le rap, une musique contestataire par nature."

 

 

Bien que ces options puissent paraître hasardeuses d'un point de vue démocratique, l'adhésion que ces rappeurs remportent sur les barricades comme sur les réseaux n'en témoigne pas moins des questionnements profonds qui habitent la jeunesse tunisienne, entre laïcité, démocratie et dogmes religieux. Une ambivalence qui représente à bien des égards les multiples tranchants en cause dans la révolte tunisienne : Ben Ali, dehors ! Et maintenant ?

 

 

Thomas Blondeau

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Published by thala solidaire.over-blog.com - dans Arts _Culture (Chansons de la Révolution - contest
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