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26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 15:44

Il y a tout juste six ans, le Centre d'analyse et de prévision (CAP) du ministère des Affaires étrangères rédigeait une note qui annonçait largement les événements actuels dans le monde arabe. Elle est restée lettre morte. De quoi alimenter les critiques de certains diplomates sur le mépris dont fait preuve l'exécutif à l'égard de leur travail d'expertise.

Ce document de deux pages, daté du 24 février 2005, a été rédigé par le chercheur Olivier Roy. Il nous indique que le directeur du CAP jusqu'en 2010, Pierre Lévy, l'a approuvé avant de le transmettre à sa hiérarchie. Mais ni le ministre des Affaires étrangères Michel Barnier, ni l'Elysée de Chirac n'en ont tenu compte.

Lien : http://www.rue89.com/confidentiels/2011/02/26/moyen-orient-la-note-visionnaire-qui-accable-le-gouvernement-192415

 

Voici la note dont il est question :

 

« 24 février 2005

Pour le Centre d’Analyse et de Prévision

Du Ministère Français des Affaires Etrangères

A/S : la démocratisation du Moyen Orient est incontournable, malgré la montée des

islamistes.

Les réticences affichées en France devant la politique de

démocratisation du Moyen Orient soutenue par Washington au moment de l’intervention

militaire en Irak sont de trois ordres :

1) Les régimes autoritaires laïques paraissent le meilleur rempart devant la menace islamique

et des élections prématurées entraîneraient une victoire islamiste.

2) le principe de souveraineté interdit de remettre en cause les régimes : il faut plutôt les

encourager à se réformer et mieux respecter les droits de l’homme, en attendant qu’une

sécularisation autoritaire ait produit ses effets et que les sociétés soient mûres pour la

démocratie.

3) la politique américaine de démocratisation masque en fait une volonté de puissance et ne

rencontre qu’hostilité dans l’opinion publique du Moyen Orient.

Or les évènements récents au Moyen-Orient remettent de plus en cause ce

schéma et nous risquons de nous trouver en décalage par rapport à l’évolution de la situation.

1) les régimes laïques autoritaires ont failli :

Ils aggravent les tensions et ne sont plus un rempart contre une islamisation qui

se donne de plus en plus les couleurs de la démocratie (Tunisie, Arabie saoudite, Jordanie,

Egypte). Ils sont un obstacle au développement économique du fait de la corruption des élites

dirigeantes qui très souvent bloquent et l’émergence d’une classe d’entrepreneurs nationaux et

l’investissement étranger. Ils font volontiers alliance avec un islam conservateur même s’ils

s’opposent aux signes extérieurs de cet islam (interdiction du voile en Tunisie).

Ils ne peuvent trouver de légitimité qu’en jouant sur un nationalisme souvent

anti-occidental (Syrie) même si les dirigeants prétendent entretenir les meilleures relations

avec leurs homologues européens et français en particulier (Algérie, Egypte).

2) Le principe de la démocratie est populaire :

Les élections en Afghanistan, Irak et Palestine (voire aussi en Arabie saoudite)

montrent que même dans des conditions difficiles les gens veulent voter et vont voter. Même

s’ils ne se font pas d’illusions sur la suite, c’est le principe de la conditionnalité et de

l’alternance du pouvoir qu’ils affirment.

3) Les islamistes changent :

Les élections ne conduisent pas à un triomphe de l’islamisme radical mais

poussent au contraire les mouvements islamistes au compromis sur la question de l’alternance

et de la démocratie. Le concept d’ « Etat islamique » n’est plus à l’ordre du jour, par contre le

nationalisme passe au centre de leurs préoccupations (Hamas). Sur le long terme, c’est la voie

turque qui se profile. Les penseurs de l’islamisme ont d’ailleurs évolué (de Ghannouchi à

Khatami).

4) L’anti-américanisme ne veut pas dire le rejet de la démocratisation :

Il y a certes un sentiment violemment anti-américain, fondé plus sur le

nationalisme que sur le sentiment religieux, mais cela ne suffit pas à délégitimer la

démocratie. Au contraire, bien des intellectuels nationalistes prennent au Maghreb le chemin

du dialogue avec les ambassades américaines. Quant au Moyen-Orient, la pression pour la

démocratisation est récupérée par des forces qui ne sont pas pro-américaines. L’erreur des

Américains a été de présenter une démocratisation abstraite (l’Autorité Provisoire en Irak), et

illégitime aux yeux de la population. Mais il suffit que la demande de démocratie soit

récupérée par des forces nationalistes et/ou religieuses pour qu’elle trouve une légitimité

politique, comme on le voit en Irak. Or c’est cette tendance qui paraît dominante aujourd’hui

(y compris au Liban).

C’est l’imbrication entre nationalisme (ou simplement patriotisme) et

démocratie qui permettra à cette dernière de s’enraciner et de limiter l’islamisme. Les

Américains ont du mal à reconnaître le nationalisme des autres, ce qui explique les errements

en Irak (mettre plus d’un an à reconnaître que des élections ne peuvent que porter les chi’ites

au pouvoir) : mais le refus de Bush de repousser les élections en 2005, malgré les demandes

pressantes de ses alliés arabes sunnites, a donné une cohérence à sa politique. Même si la

démocratie à l’américaine apparaît abstraite, sa mise en oeuvre aboutirait paradoxalement à

une légitimation du nationalisme, voire de l’islam. Le message sur la démocratisation est en

train de passer (il faut aussi ajouter les exemples de la Géorgie et de l’Ukraine). Le danger est

donc de voir Washington, tout honnis soit-il dans l’opinion arabe, apparaître comme le seul

défenseur de la démocratie. Bien sûr la politique américaine est pleine de contradictions et

d’effets pervers, et les néo-conservateurs ont perdu en 2005 l’initiative au profit d’un

Département d’Etat moins soucieux de démocratisation. Mais il faut désormais associer notre

discours sur la souveraineté à une défense et une promotion de la démocratie, seul moyen

d’enraciner la souveraineté nationale dans la volonté populaire et de réduire les identifications

supranationales (comme l’islamisme ou le pan arabisme) qui sont déstabilisatrices pour

l’équilibre régional. O Roy. »

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