Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 décembre 2011 1 26 /12 /décembre /2011 08:25

Erdogan et les Arabes : La religion au service du commerce et de l’OTAN

 

La popularité de Recep Tayyip Erdogan et du «modèle turc» semblent à leur apogée au Proche-Orient et en Afrique du Nord, deux régions qui connaissent depuis un an des bouleversements politiques d’une grande ampleur (1). L’accueil, qui a été réservé au Premier ministre turc en Egypte (2), en Tunisie et en Libye, lors de la visite qu’il a effectuée dans ces trois pays en septembre 2011, indique qu’une partie de leur opinion (3) voit en l’Etat turc «islamisé» un exemple à suivre, car conciliant «l’authenticité» et la modernité, d’un côté et, de l’autre, le «développement» économique et l’attachement à l’indépendance vis-à-vis des grandes puissances.

 

Telle qu’elle peut être déduite par d’innombrables articles publiés dans la presse, l’image de la Turquie pour l’opinion arabe pro-turque est celle d’une force montante, qui entend doubler son essor économique (17e meilleur PIB en 2010, selon le FMI) d’une indépendance politique accrue vis-à-vis de l’OTAN, de l’Union européenne (UE) et du si encombrant partenaire israélien. Le Premier ministre turc doit sa bonne fortune arabe à sa dénonciation régulière du blocus imposé par Israël à la bande de Ghaza. Il la doit aussi aux campagnes turcophiles d’élites issues, pour certaines, des Frères musulmans, qui rêvent d’une «turcisation» de pays comme l’Egypte qui, pour les besoins symboliques de la cause «néo-ottomane», présentent le «modèle turc» comme une réincarnation tardive du Califat disparu en 1924.

 

Ces élites sont d’autant plus engagées dans la défense de ce «modèle» que leur proximité, réelle ou feinte, avec les dirigeants de l’AKP, peut être fructifiée politiquement – et même électoralement. Il n’est pas inutile de relever, à ce propos, que tous les Frères musulmans ne voient pas d’un œil favorable les tentatives de la Turquie de rebâtir son leadership dans la région. Lors de la visite d’Erdogan en Egypte, un responsable égyptien de cette confrérie, Essam Al Aryane, a déclaré : «Nous voyons en lui un des dirigeants les plus en vue de la région, mais nous ne pensons pas que son pays, à lui seul, puisse la diriger ou planifier son avenir (4).»

 

Les succès turcs sont-ils des «succès islamistes» ?

Pour les élites arabes turcophiles (5), les positions anti-israéliennes d’Erdogan indiquent une mutation qualitative de la politique extérieure turque. C’est sans doute vrai, mais ces positions ont des antécédents qui datent, paradoxalement, de l’époque du «pouvoir laïque» radical. Quand la Turquie voulait renégocier ses relations avec son allié euro-américain (ou gagner à sa «cause chypriote» de nouveaux soutiens), elle se tournait souvent vers le Monde arabe. Ainsi, pendant la Guerre d’octobre 1973, elle a interdit à l’armée américaine d’utiliser ses bases situées en territoire turc pour aider Israël. Deux ans plus tard, en 1975, elle a reconnu l’OLP en tant que représentant légitime du peuple palestinien (6). En décembre 1980, en pleine tension avec la Communauté européenne, et afin de souligner sa proximité politique avec ses voisins arabes suite à l’annexion de Jérusalem-Est, elle a ramené ses relations avec Tel-Aviv au niveau de «représentation des intérêts», bien en deçà du niveau de «représentation consulaire» qui était le leur depuis 1949.

 

Les élites arabes pro-turques évoquent les succès économiques de la Turquie (un taux de croissance de 9% en 2010, selon le FMI, et un taux prévisionnel de 6,6% en 2011, en dépit des turbulences que traverse l’économie internationale) comme le fruit de la «bonne gouvernance» de ces deux partis et de l’efficacité industrieuse de la nouvelle bourgeoisie conservatrice qu’ils ont contribué à faire émerger.

 

Or, les politiques économiques du Refah-AKP s’inscrivent dans la continuité de celles appliquées dès la première moitié des années 1980 par le gouvernement de Torgut Özal et qui, elles aussi, visaient la construction d’une économie orientée vers l’export, plus attractive pour les capitaux étrangers (en pleine crise financière mondiale, le volume prévisionnel des IDE en 2011 est de 10 milliards de dollars !).

 

Les exportations turques, de 3 milliards de dollars en 1980, sont passées à 28 milliards en 2000, à 46 milliards en 2003 et à 113 milliards en 2010. Leur croissance reflète une formidable extension du tissu industriel turc. Surtout, elle impose à la Turquie de rechercher, dans son environnement immédiat (Proche-Orient) et plus ou moins éloigné (Afrique du Nord), de nouveaux débouchés pour sa production industrielle (94% du total de ses exportations en 2008). Cette recherche est d’autant plus impérative que paraît s’éloigner, pour l’instant, la perspective de l’adhésion à l’UE à laquelle l’AKP n’a pas renoncé, tout attaché qu’il soit à l’«identité musulmane».

 

Un débouché miraculeux pour l’industrie turque

Il est légitime de s’interroger si les islamistes ne sont pas les meilleurs exécutants du projet de conquête des marchés des pays arabes par les hommes d’affaires turcs de toute obédience, et ce, grâce à l’exploitation des liens culturels et religieux entre la Turquie et ces pays. Il n’est pas exclu que la coïncidence entre la «panne» de l’intégration à l’UE (l’évocation par l’ancien responsable de l’Elargissement de l’UE, Olli Rehn, en mars 2007, de l’éventualité de l’arrêt des «négociations d’adhésion») et la confirmation de la popularité de l’AKP (la victoire aux législatives anticipées de juillet 2007) ait achevé de persuader de nouveaux secteurs de la bourgeoisie turque que ce parti défend leurs intérêts au-delà de leurs espérances.

 

Vue sous cet angle, celui des intérêts du capitalisme turc – et bien qu’elle s’accompagne d’une crise réelle des relations avec Israël –, l’expansion turque dans la région arabe est principalement économique. Elle pourrait être considérée comme une concrétisation partielle du rêve du MSP (Parti du salut national), fondé en 1973 par le père de l’islamisme turc Necmetin Erbakan qui, comme le rappelle le politologue français Jean Marcou, «(préconisait) la construction d’un marché commun musulman, où la Turquie pourrait écouler ses produits» (7).

 

Pour Erdogan «les relations turco-arabes dépassent les intérêts économiques vers des horizons plus larges, qui concernent les visions stratégiques et les préoccupations communes, au premier plan desquelles figure la question palestinienne» (le quotidien égyptien Al Shourouk, 12 et 13 septembre 2011). Il n’empêche que lors de sa visite en Egypte, en Tunisie et en Libye, il était accompagné de dizaines de chefs d’entreprise. Contrairement à ce que pourrait le laisser croire le soutien d’Erdogan au sit-in de la place Al Tahrir au Caire, en février 2011, les islamistes turcs se sont toujours peu souciés de ce que pouvaient penser les peuples du Monde arabe des régimes qui les gouvernent.

 

Bien avant le Printemps arabe, la présence des firmes turques en Egypte et en Libye (8) se renforçait et la promesse d’une conquête commerciale d’autres pays arabes se dessinait, surtout après la proclamation, en janvier 2011 (soit quelques semaines avant l’intifadha égyptienne), de la constitution d’une zone de libre-échange entre la Turquie, la Jordanie, la Syrie et le Liban. Dans le cas de la Libye, cette politique a eu pour éloquent symbole l’acceptation par Erdogan du «Prix Kadhafi des droits de l’homme» le 1er décembre 2010, deux mois et demi seulement avant les premières manifestations contre le pouvoir du despote libyen.

 

Difficile autonomie vis-à-vis de l’OTAN

Si l’on met de côté les discours sentimentalistes qui voient en la Turquie l’embryon d’un nouvel Empire ottoman, son émancipation des entraves de l’alliance stratégique avec l’UE et les Etats-Unis paraît d’autant plus difficile qu’elle est contrariée par ce pacte tacite entre l’AKP et le capitalisme turc, qui n’a pas encore fait son deuil de l’intégration à l’UE (46% des exportations turques en 2008). Et quand bien même une radicalisation «anti-occidentale» de l’AKP serait possible, beaucoup de temps serait nécessaire à celui-ci pour édifier un bloc turco-arabe solide dans un contexte régional des plus troubles. Jusqu’à présent, la détermination de la Turquie à améliorer ses relations avec le Monde arabe n’est pas entrée en contradiction avec sa loyauté envers ses «amis» européen et américain.

 

Pour le chercheur à l’IRIS Didier Billion, il n’y a nul «risque de basculement d’alliance de (cet Etat), qui sait très bien qu’(il) peut avoir un rôle important dans la région parce que, justement, (il) continue à faire partie de l’OTAN et qu’(il) a des relations de négociations, certes très compliquées, avec l’Union européenne (9)».  Le régime d’Erdogan a fourni deux récentes preuves de sa subordination stratégique à l’OTAN. La première a été la décision prise le 1er septembre 2011 (la veille de l’annonce du gel de la coopération militaire avec Israël), d’autoriser le déploiement, sur le sol turc, d’un système de radars expressément destiné à parer le danger d’attaques iraniennes contre l’Europe.

 

La seconde preuve a été son attitude changeante vis-à-vis du conflit en Libye : après s’être opposé à l’intervention militaire internationale dans ce pays, il s’est résigné à participer à la surveillance des côtes libyennes, tout en œuvrant à faire passer cette contribution à l’effort de guerre atlantiste pour une «mission humanitaire» (soigner les blessés à bord des navires de guerre turcs). L’étroitesse des liens de la Turquie à ses vieux alliés explique également que ni les Etats-Unis ni l’UE ne montrent de signes de peur de l’exportation du «modèle turc» en Tunisie ou en Egypte. Que ces pays soient gouvernés par des islamistes ne les effraie pas tant qu’ils ne contestent pas l’hégémonie euro-américaine au Proche-Orient et en Afrique du Nord, à défaut d’accepter la présence des forces de l’OTAN sur leur territoire.

 

Notes : 

(1) Cet article a paru dans le numéro 32 de la revue Afkar-Idées
(http://www.afkar-ideas.com) et est publié ici avec son aimable autorisation.
(2) Un des slogans qui ont accueilli Recep Tayyip Erdogan lors de sa visite en Egypte, en septembre 2011 est «Nous voulons l’Erdogan arabe» («Pourquoi il n’y a pas d’Erdogan arabe», Wahid Abdelmadjid, le quotidien panarabe Al Hayat, 25 septembre 2011).
(3) Selon une enquête menée par un think tank turc (août et septembre 2010), 66% des 3000 ressortissants de sept Etats du Proche-Orient interrogés jugent que «la Turquie peut être un exemple» en ce qu’elle serait «une synthèse entre islam et démocratie». La Turquie et les révolutions arabes, Didier Boillon (chercheur à l’Institut des relations internationales et stratégiques, IRIS, France), Le Monde, 5 mai 2011.
(4) Al Jazeera Net, 15 septembre 2011.
(5) L’éditorialiste islamiste égyptien, Fahmi Howeidi, est, en Egypte, un des représentants de ces élites turcophiles.
(6) Nous devons ces rappels de l’histoire des tensions entre la Turquie et Israël à l’article de Jean Marcou, professeur à l’Institut d’études politiques de Grenoble, intitulé  Turcs et Arabes : vers la réconciliation ? (Qantara, n°78, janvier 2011, dossier : «Turcs et Arabes : une histoire mouvementée»).
(7) Voir la note n°6.
(8) Quelque 200 entreprises turques opèrent en Egypte et 75 en Libye. En Tunisie, c’est une entreprise turque qui gère l’aéroport international d’Enfidha-Hammamet après l’avoir construit pour 550 millions d’euros. (Cf. «La Turquie recherche une influence politique et surtout économique dans les pays du Printemps arabe», le site de Radio France internationale, 16 septembre 2011).
(9) Cité dans l’article de Monique Mas, «La diplomatie turque à l’heure des révolutions arabes», (www.rfi.fr, 12 septembre 2011). 

par Yassin Temlali

source elwatan

 

 

________________________________

« Printemps arabe » : Youssef Al-Qardaoui, Bernard-Henry Lévy : même combat ?

 

Comme tout printemps qui se respecte, celui qui est qualifié d’ « arabe » a évidemment permis la perpétuation d’idées de lignées pures mais, phénomène surprenant, a également facilité et catalysé l’hybridation de schèmes de pensée qu’on a, jusqu’à très récemment, jugés non « hybridables ».

Ainsi, voici deux illustres personnages que tout aurait dû séparer : Youssef Al-Qardaoui et Bernard-Henry Lévy (BHL). L’un est un pur produit de l’Orient alors que l’autre est un Occidental invétéré. L’un se drape dans l’austère costume traditionnel serré au cou des savants d’Al-Azhar (longue gallabeyya, caftan et turban) alors que l’autre est un vrai dandy arborant une éternelle chemise blanche immaculée de chez Charvet, spécialement conçue pour lui et qu’il porte largement déboutonnée.

L’un est Égyptien d’origine, Qatari de nationalité, orphelin de père, d’origine paysanne modeste, de confession musulmane, membre des Frères musulmans, emprisonné jeune pour son militantisme, déchu de sa nationalité et vivant au Qatar depuis plusieurs décennies. L’autre est Français, citadin né avec une cuillère d’or dans la bouche, se disant de confession juive et de gauche, qui n’a jamais été inquiété même après s’être immiscé dans de nombreux conflits armés à travers le monde.

L’un est un fervent défenseur des palestiniens, opiniâtrement opposé au sionisme. À ce sujet, il a déclaré :« La seule chose que j’espère, […] c’est qu’Allah me donne, au crépuscule de ma vie, l’opportunité d’aller au pays du jihad et de la résistance (i.e. la Palestine), ceci même sur un fauteuil roulant. Je tirerai une balle sur les ennemis d’Allah, les juifs » [1]. L’autre est un ardent défenseur de l’État d’Israël et l’un de ses meilleurs ambassadeurs dans le monde. À la suite de la sauvage agression israélienne contre le Liban en 2006, il entreprit un voyage au nord d’Israël qui lui inspira un article qualifié de « tourisme de propagande de BHL en Israël » [2]. Il répéta sa technique en 2009, pendant le massacre de Gaza, en se rendant en Israël pour être « embedded » avec Tsahal. Il raconta son « aventure » dans un article qui a été perçu comme un tract de propagande pro-israélien [3] et consacra un autre billet à la justification de la brutale et inhumaine opération « Plomb durci » [4], internationalement condamnée. Il persista et signa en défendant l’attaque israélienne du 31 mai 2010 contre la Flottille de la liberté qui fit neuf morts et vingt-huit blessés parmi les militants transportant de l’aide humanitaire vers Gaza [5]. N’est-il d’ailleurs pas récipiendaire de deux Doctorats Honoris Causa de ce pays ? Université de Tel Aviv en 2002 et Université de Jérusalem en 2008.


Youssef Al-Qardaoui

L’un est interdit de séjour aux États-Unis après qu’on eut découvert ses liens avec une banque finançant le terrorisme [6] et fut totalement opposé à l’invasion américaine de l’Irak. L’autre est un américanophile exemplaire frayant avec la « jet set » des deux rives de l’Atlantique.

Sur le dossier de la guerre d’Irak, BHL trouva cette guerre « moralement justifiée » [7].

Pourtant en y regardant bien, il est aisé de déceler de nombreuses similitudes entre les deux personnages. En voici quelques unes.

Primo, tous les deux ont été de brillants étudiants : Al-Qardaoui a été major de promotion à l’Université d’Al-Azhar et BHL a été reçu 7e au concours d’entrée à l’École normale supérieure.

Secundo, ce sont tous deux des auteurs prolifiques, des hommes de lettre et des philosophes (quoique ce statut soit très critiqué dans le cas de BHL).

Tertio, sans avoir aucune fonction politique ils possèdent une indéniable influence sur les dirigeants de leurs pays respectifs et le pouvoir d’infléchir, dans certains dossiers, la politique de leurs gouvernants.

Quarto, ce sont des vedettes médiatiques, l’un sur Al-Jazira avec son émission « La charia et la vie » qui est regardée par plus de dix millions de téléspectateurs à travers le monde ; et l’autre avec son omniprésence sur les plateaux de télévision français et étrangers.

Quinto et non des moindres par les temps qui courent, tous les deux sont d’impénitents va-t-en-guerre.

Mais en fait, c’est le « printemps arabe » et ses soubresauts qui ont révélé les similitudes les plus « originales » entre ces deux célébrités.

En matière de religion, Youssef Al-Qardaoui revendique sa foi dans ses actions. Cela se comprend par son érudition en sciences islamiques, ses nombreuses responsabilités et ses diverses activités et engagements reliés à la religion musulmane. Cela était moins évident dans le cas de BHL jusqu’à ce qu’il confesse, à propos de son rôle dans la guerre civile libyenne : « C’est en tant que juif que j’ai participé à cette aventure politique, que j’ai contribué à définir des fronts militants, que j’ai contribué à élaborer pour mon pays et pour un autre pays une stratégie et des tactiques » [8].

À propos d’Israël, une récente déclaration d’Al-Qardaoui laisse perplexe : « Les pays qui connaissent un réveil islamique et ont vu l’accès des islamistes au pouvoir traiteront avec l’Occident et Israël » [9]. Serait-il possible que le célèbre théologien n’ait plus envie d’en découdre avec l’état sioniste, ni de tirer sa dernière balle en terre sacrée du jihad ? Serait-il tenté d’en faire plus que le gouvernement de son pays d’adoption, le Qatar, qui entretient des liens officieux avec Israël ? D’ailleurs, les rumeurs d’établissement de relations diplomatiques entre la Libye « nouvelle » et l’état hébreu [10] sous la probable médiation de BHL, semblent confirmer les dires du Cheikh.

D’un autre côté, la fatwa d’Al-Qardaoui appelant à l’assassinat de Kadhafi [11] s’est inscrite dans le prolongement des gesticulations guerrières de BHL. En contrepartie, le philosophe français n’a vu aucun inconvénient dans les déclarations du président du CNT libyen concernant l’application de la charia dans la future Libye. Dans un article qui fera date, il s’est laissé aller dans une dissertation sur la signification de la charia et du jihad : un vrai Al-Qardaoui « en herbe » [12] ! Quel étonnant revirement pour ce virulent pourfendeur de l’extrémisme religieux qui s’était fait remarqué par ses positions contre les islamistes en Algérie [13]. Connaissait-il en ce temps la signification de la charia et du jihad ou a-t-il pris des cours sur le sujet depuis ?



Mais l’intérêt de BHL pour les islamistes ne date pas de son « épopée » libyenne. Sur son site officiel, où trônent des centaines de photos destinées à la postérité, il y en a une qui attire l’attention : BHL s’entretenant avec Saad Al-Hoseiny au Caire, le 20 février 2011, soit 9 jours après la chute de Moubarak. Pour information, Saad Al-Hoseiny est membre du bureau exécutif des Frères musulmans [14] et la photo a été prise à leur QG.
Dans un article consacré à cette rencontre, BHL écrivit :« Il fait profil bas, en effet, dans l’entretien. M’assure que la confrérie ne pèse pas plus de 15 %. Me garantit qu’elle ne présentera, dans six mois, pas de candidat à la présidentielle. Me jure sur tous les Dieux qu’elle n’a, de toute façon, et pour le moment, d’autre programme que la liberté, la dignité, la justice. Mais ajoute, l’œil moqueur, que les « problèmes de l’Égypte » sont trop « énormes » pour que la modeste confrérie en assume l’écrasante responsabilité » [15].


On connait actuellement la réalité des urnes égyptiennes. La victoire des islamistes dans les pays touchés par le « printemps arabe » en a surpris plus d’un. Alors qu’aucun Coran n’a été brandi et que nul slogan religieux n’a été scandé pendant toute la durée des sanglantes manifestations, les partis religieux ont obtenu d’excellents scores, au détriment des jeunes activistes, principaux acteurs des révoltes populaires.

Pourtant, le 18 février 2011 un évènement prémonitoire s’est déroulé à la place Tahrir. Ce jour-là, Al-Qardaoui est retourné triomphalement au Caire et a conduit la prière du vendredi devant plus d’un million de personnes. Profitant de l’occasion, l’illustre cyberdissident Wael Ghoneim, héros de la place Tahrir, celui-là même qui a été nommé « l’homme le plus influent du monde » par le magazine américain Time [16] s’est approché de l’estrade pour prendre la parole. Quelle ne fût sa surprise lorsqu’il s’est vu interdire, manu militari, l’accès à la tribune. Il quitta la place Tahrir, un drapeau égyptien sur le visage [17].

Malgré des différences notables, les actions « printanières » d’Al-Qardaoui et BHL présentent des similitudes qui ont pour objet de canaliser les évènements dans la même direction. Il en est ainsi pour la situation syrienne où l’un a émis une fatwa autorisant l’intervention internationale en Syrie [18] et l’autre avance que l’option militaire (celle dont il a été l’artisan en Libye) est de plus en plus acceptée par l’opposition syrienne [19]

À la mort du « guide » libyen, un journal titrait : « Libye – Youssef Al-Qardaoui célèbre avec Sarkozy et Obama la mort du guide Kadhafi » [20]. En fait, il célébrait aussi avec BHL et David Cameron. À noter que ce dernier, en 2008, alors qu’il était encore dans l’opposition, s’était farouchement opposé à la venue d’Al-Qardaoui en Grande-Bretagne, le traitant d’homme « dangereux ». Sous sa pression, son visa a été refusé car « le Royaume-Uni ne tolère pas la présence de ceux qui cherchent à justifier tout acte de violence terroriste ou à exprimer des opinions qui pourraient favoriser des violences intercommunautaires » [21].

Décidément, l’extravagance de ce printemps idéologique florifère ne cessera jamais de nous étonner : Al-Qardaoui qui recommande aux pays arabes de traiter avec Israël et qui prêche en faveur d’une intervention militaire étrangère pour démettre les gouvernements arabes en place ; BHL que les islamistes n’effraient plus et qu’il appuie dans leur « apprentissage » démocratique tout en donnant des cours de charia à ses concitoyens occidentaux.

Mais aussi bizarre que cela puisse paraître, aucun d’entre eux n’a émis une opinion sur les monarchies arabes. Seraient-elles par hasard des modèles de démocratie ? Ou peut-être des contrées où les libertés fondamentales sont respectées ? Nos deux célèbres philosophes n’ont encore rien à dire sur ce sujet. Et pourquoi pas une déclaration commune ? L’hybridation serait totale.

par Ahmed Bensaada




Notes

[1] Youtube, « Al-Qaradawi praising Hitler’s antisemitism », Vidéo mise en ligne le 10 février 2009.

[2] Henri Maler et Patrik Champagne, « Une « exclusivité » du Monde : le tourisme de propagande de BHL en Israël », ACRIMED, 1er août 2006.

[3] Olivier Poche, « Gaza – Médias en guerre (4) : « Carnets de guerre », le dernier tract de BHL », ACRIMED, 28 janvier 2009.

[4] Bernard-Henry Lévy, « Libérer les Palestiniens du Hamas », Le Point.fr, 8 janvier 2009.

[5] Le Monde, « Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy défendent Israël contre la "désinformation" », 7 juin 2010.

[6] Paul Landau, « Le double visage du cheikh Youssouf al-Qaradawi », Observatoire de l’islam en Europe, 7 octobre 2007.

[7] Bernard-Henry Lévy, « Le bloc-notes de Bernard-Henri Lévy », Le Point.fr, 14 février 2003.

[8] AFP, « Libye : BHL s’est engagé "en tant que juif" », Le Figaro.fr, 20 novembre 2011.

[9] Al-Quds al-Arabi, « Fatwa d’Al-Qardaoui autorisant une intervention internationale en Syrie pour arrêter le bain de sang », 9 décembre 2011.

[10] Israël Infos, « LIBYE - Le retour d’Israël, peut être », 11 décembre 2011.

[11] Meris Lutz , « LIBYA : Popular TV cleric issues fatwa against Kadafi », Los Angeles Times, 22 février 2011.

[12] Bernard-Henri Lévy, « La Libye, la charia et nous », Le Point, 3 novembre 2011.

[13] Bernard-Henry Lévy, « Le jasmin et le sang » et « La loi des massacres », Le Monde, 8 -9 janvier 1998.

[14] AnachitexT, « Saad Al-Hoseiny, and BHL ».

[15] Bernard-Henry Lévy, « Égypte, année zéro », Libération, 26 février 2011.

[16] Le Point.fr, « Waël Ghonim, homme le plus influent du monde selon Time », 21 avril 2011.

[17] Le Figaro.fr, « Les Égyptiens maintiennent la pression place Tahrir », 18 février 2011.

[18] Voir note 9.

[19] Bernard-Henri Lévy, « Fin de partie en Syrie », Le Point, 17 novembre 2011.

[20] Algeria ISP, « Libye – Youssef al-Qaradawi célèbre avec Sarkozy et Obama, la mort du guide Kadhafi », 22 octobre 2011.

[21] BBC News, « Muslim cleric not allowed into UK », 7 février 200

source cameroonvoice

Partager cet article

Repost 0
Published by thala solidaire.over-blog.com - dans Printemps arabe ! Et africain ! Amérique Latine
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : thala solidaire.over-blog.com
  •  thala solidaire.over-blog.com
  • : ThalaSolidaire est dédié à la ville de Thala, ville phare de la Révolution tunisienne. Thala est une petite agglomération du centre-ouest de la Tunisie. Elle est connue pour son histoire antique, ses sources, ses carrières de marbre, devenues une sorte de tragédie écologique et économique, sa résistance et sa misère. Thala solidaire a pour objectif de rassembler toutes les voix INDIGNÉES pour donner à cette terre ainsi qu'à toutes autres terres un droit à la vie et à la dignité…
  • Contact

Recherche

Vidéos

Catégories