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17 mai 2012 4 17 /05 /mai /2012 03:16

_______L’économie tunisienne au lendemain de la chute de Ben Ali

 L’ultralibéralisme sur la sellette

 

 

 

 

Sa boutique située à l’entrée de La Casbah est bien achalandée comme toutes les échoppes d’articles d’artisanat et de souvenirs de Tunisie. Pourtant, elle est tristement déserte.



En cette journée ensoleillée d’avril, six mois après les élections de la constituante en octobre 2011, Hamadi comme tous les commerçants de Bled El Aârbi, se tourne les pouces, rêvant du temps des bonnes affaires, quand sa boutique fourmillait de touristes dépensiers.

 
Hamadi, quinquagénaire, qui tient l’affaire de père en fils, est ulcéré par les manifestations endémiques qui continuent sur l’avenue Bourguiba. «Ces gens n’ont rien d’autre à faire et causent des pertes pour mon commerce. Ils ne comprennent pas qu’ils empêchent le pays de sortir de la crise si l’instabilité perdure», s’insurgent notre interlocuteur, visiblement gavé de l’actualité politique.


Toute la machine commerciale et artisanale qui vit du tourisme est plombée depuis la révolution du 14 janvier 2011. Le retour en force des touristes, annoncé par les officiels (près de 500 000 touristes entre le 1er janvier et le 20 février 2012), est, certes, perceptible. Il n’arrive cependant pas à la moitié du chiffre réalisé l’année précédente durant la même période. Destination de masse, la Tunisie a accueilli en 2008 plus de 7 millions de touristes et se place depuis quelques années en quatrième position continentale. Le secteur touristique fournit 340 000 postes d’emploi, à quoi s’ajoutent environ 350 000 autres dans le secteur de l’artisanat et des milliers de commerces liés à ces deux secteurs.


L’instabilité et l’insécurité, générées naturellement pas la révolution, ont mis entre parenthèses cette économie. Même si celle-ci ne représente que 6,5% du PIB, la contraction des recettes touristiques a provoqué un déséquilibre macroéconomique, difficile à surmonter. L’une des conséquences négatives de la révolution aussi est la perte par la Tunisie de son leadership africain en matière de climat d’affaires, devancée par l’Afrique du Sud et l’Ile Maurice. Selon le rapport «Doing Business 2012» établi par la Banque mondiale, la Tunisie s’est classée à la 46e place sur un total de 183 pays. Un classement qui la maintient cependant loin devant beaucoup de pays arabes et même européens, comme le Maroc, le Liban, l’Egypte, l’Algérie ou encore le Luxembourg, l’Italie et la Turquie.


Miracle ou mirage tunisien !


Mais c’est surtout la guerre en Libye qui a plombé davantage l’économie tunisienne. Entre 2000 et 2010, les échanges commerciaux entre les deux pays ont atteint, selon un rapport publié par la Banque africaine de développement (BAD), un taux de croissance annuel moyen de 9%, pour une moyenne mondiale de 6%. Les deux économies intégréées doivent souffrir naturellement des effets collatéraux en cas d’instabilité politique contraignante et c’est la Tunisie qui paye le prix cher actuellement.

En atteignant un taux de croissance annuel moyen de l’ordre de 4,6%, l’économie tunisienne était considérée comme un modèle à suivre pour les pays voisins. Derrière l’aisance appuyée par les statistiques des institutions internationales, se cachait pourtant la misère de l’arrière-pays où a explosé la révolution.

 

Chômage endémique, déséquilibres des régions, injustice sociale, inégalité des chances et corruption constituaient la face cachée de la carte postale. Même la fameuse classe moyenne, fierté des pouvoirs successifs, passe au laminoir depuis la décennie précédente. «Cela n’apparaît pas clairement pour deux raisons : les Tunisiens ont de plus en plus tendance à multiplier les petits emplois, quitte à avoir des journées de forçat, et ils vivent à crédit», indiquait déjà en 2008 Hacine Dimassi, professeur d’économie à l’université de Sousse, sur les colonnes du journal le Monde. La fragilité du modèle, accentuée par la largeur du fossé entre une poignée de super-riches, notamment dans le clan de Zaba, et le peuple ; entre la bande sahélienne aisée et l’intérieure défavorisée, sont à l’origine de l’explosion sociale de janvier 2011. Sidi Bouzid, Gassrine, Thala, Gafsa et toutes les régions enclavées de l’ouest tunisien ont été privées des bienfaits économiques du modèle vanté par Ben Ali. L’agriculture, unique richesse dans ces contrées, rapportait peu aux populations.

 

Le chômage touchant davantage les jeunes diplômés, par milliers, a atteint des proportions insoutenables. Au palais de Carthage, les cris de détresse restaient inaudibles. La rupture n’était qu’une question de temps. Pendant la révolution, la rue scandait : «Du pain, du travail et de la dignité».


Poussée inflationniste


Les grèves et protestations socioéconomiques, qui s’étaient mêlées aux revendications politiques durant la révolution, ont rapporté quelques augmentations salariales à certaines catégories, à l’image des éboueurs. Ceci dit, le revenu nominal, augmenté, assure-t-il une vie meilleure face à l’augmentation générale des prix ? Hélas non. En ce début 2012, le pouvoir d’achat est érodé comme jamais et les Tunisiens sont invités à serrer davantage la ceinture. L’inflation a atteint, en effet, le taux inquiétant de 5,4 au 31 mars 2012.
Dans les grandes surfaces de distribution, les prix augmentent chaque jour, notamment pour les produits de première nécessité, non soutenus par l’Etat tels les céréales, le sucre et le café, mais aussi des fruits, légumes et viandes. Dans la rue, des banderoles accrochées au-dessus des artères principales appellent les Tunisiens à boycotter les viandes rouges.

 

L’Association de protection des consommateurs est derrière cette campagne dont le but est d’impliquer le citoyen dans la lutte contre des flambées de prix jugées l’œuvre de grossistes amateurs de lucre. Les intervenants dans le circuit de distribution profitent en effet du recul de l’Etat en matière de contrôle des prix pour augmenter les tarifs. Pourtant, en février dernier, Béchir Zaâfouri, ministre délégué chargé du Commerce, a annoncé des mesures pour préserver le pouvoir d’achat des Tunisiens, notamment en décidant le gel de certains produits comme la viande, les œufs et le poisson, une diminution du prix de certains aliments, et surtout un abaissement de 50% de la marge des supermarchés sur les œufs, la volaille et le lait. Mais ces mesures demeurent insuffisantes.


La gauche à l’assaut du libéralisme


Marwa Jendoubi, cadre moyen dans une compagnie d’assurances, touche un salaire équivalent à trois fois le SMIG tunisien. Avec deux enfants et un loyer à payer, elle boucle difficilement les fins de mois, dit-elle. « Je suis maintenant obligée de faire des calculs et de réduire mes dépenses ménagères. Mon budget ne me permet plus d’acheter de la viande comme avant. Je dois aussi renoncer à plusieurs produits qui sont devenus luxueux pour moi», juge Marwa. Mais le phénomène s’explique aussi par la crise mondiale qui affecte l’économie locale à cause de la dépendance tunisienne de la zone euro. L’un des choix de Ben Ali, aujourd’hui critiqué ouvertement par les économistes et par la gauche politique qui fait pression pour la remise en cause du model libéral.

C’est aussi l’un des enjeux de l’avenir économique du pays, qui fait intervenir les puissances occidentales, lesquelles défendent leurs propres intérêts économiques. La Tunisie compte, à titre d’exemple, plus de 1100 entreprises françaises.

 

Face à la crise, le gouvernement de Hamadi Jebali tente d’injecter du paracétamol en attendant la mise en œuvre du plan d’urgence pour 2012, annoncé jeudi 26 avril, au siège de la Constituante au Bardo, et du programme à court terme (prochain mandat parlementaire 2017-2018) et celui à long terme (2030). Les aides promises par le Qatar, par le G8, lors du sommet de Deauville, et par le nouveau patron du FMI, Christine Lagarde, lors de sa visite en février dernier, tardent à venir et le pays ne peut compter que sur lui-même actuellement.  Le taux d’endettement estimé à 40% du PIB est, certes, favorable, comparé à celui de la Grèce qui s’élève à 180%.  Mais les Tunisiens, impatients, semblent appréhender davantage la persistance des fléaux générés par l’ultralibéralisme de Ben Ali et la panne d’idées de la part des nouveaux tenants du pouvoir.
 

18% de chômeurs :

 

Les rangs des chômeurs, qui comptaient environ 700 000 individus en 2010, ont été grossis de quelque 100 000 nouveaux chômeurs des suites des fermetures en cascade d’usines ciblées par des actes de saccage et d’incendies pendant la révolution.

 

L’instabilité a aussi poussé un nombre important d’investisseurs étrangers à mettre la clé sous le paillasson, surtout à cause de revendications salariales jugées exagérées. Parmi ces chômeurs (18% de la population active), il existe environ 250 000 diplômés.

 

Une catégorie qui a été aux premières lignes de front pendant la révolution et qui aujourd’hui continue à revendiquer le droit et la priorité au travail.
Le gouvernement provisoire a tenté de soulager cette catégorie, en créant le programme AMAL et en accordant aux diplômés chômeurs une indemnité mensuelle de 200 DT.

 

Il a aussi annoncé la création de 25 000 postes dans le secteur public en attendant la mise en œuvre de grands chantiers prévus et d’autres projets publics financés par le G8.

 

Contribution de la diaspora tunisienne :

 

La diaspora tunisienne a fortement contribué à la croissance économique nationale durant les deux dernières décennies. Près de 900 000 émigrés tunisiens, résidant essentiellement en Europe, transfèrent annuellement des dizaines de millions d’euros à hauteur de 5% du PIB. Ces transferts monétaires ont atteint la moyenne de 1 611 000 DT, l’équivalent de 22,7% de l’épargne national.

 

Cette richesse fait partie des quatre premiers secteurs pourvoyeurs de devises. En plus de la participation des émigrés dans la création d’entreprises sur le sol national, leurs fonds transférés contribuent sensiblement à stimuler l’économie tunisienne.

 par Nouri Nesrouche; elwatan

 

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Et si on s'occupait des vrais problèmes...

 

 

Vie chère, chômage, désordre, insécurité... Très préoccupante, la situation socioéconomique de la Tunisie n'en est pas pour autant désespérée. À condition que tout le monde se remette sérieusement et rapidement au travail.

 

Mohamed Bouazizi, le marchand ambulant de légumes dont le suicide, le 17 décembre 2010 dans la ville de Sidi Bouzid, avait déclenché l'insurrection populaire qui a balayé le régime de Zine el-Abidine Ben Ali, se reconnaîtrait-il dans la Tunisie de mai 2012 ? Celui qui a été promu à titre posthume symbole de la révolution endosserait probablement, à tout le moins dans son principe, la transition démocratique inaugurée par l'élection libre d'une Assemblée nationale constituante (ANC) en octobre 2011 et l'entrée en fonction, au début de 2012, du gouvernement de coalition issu des urnes.

 

 

Sans doute se féliciterait-il aussi de voir ses concitoyens, qu'ils soient favorables ou non au gouvernement, ou encore apolitiques, user sans limites d'une liberté chèrement acquise pour exprimer leurs opinions et revendications. Mais il ne pourrait que constater que, au lieu de sortir de la crise économique et sociale, le pays s'y est au contraire gravement enfoncé.

 

 

C'est peu dire, en effet, plus de un an après la révolution, que la vie quotidienne des citoyens tunisiens s'est singulièrement compliquée. Le laisser-faire est devenu roi. En l'absence des contrôleurs municipaux, qui étaient la bête noire de Bouazizi, les trottoirs ont été « colonisés » par les commerçants, qui en ont fait des sortes d'annexes à leurs boutiques, tandis que d'autres y ont bâti carrément des baraques en dur, au grand dam des piétons, forcés de partager la chaussée avec les automobilistes. Les constructions anarchiques pullulent, parfois sur le domaine public.

 

 

Spéculation

 

 

Un affairisme sauvage s'est instauré dans le pays, faisant flamber le coût de la vie. Les prix au détail des produits alimentaires - comme la viande, le poulet, les oeufs, les tomates, les pommes de terre, les petits pois et le poivron - ont quasi doublé. Même la chakchouka, ratatouille locale et plat du pauvre par excellence, est devenue coûteuse. « J'ai oublié le goût de la viande, dont le prix est inabordable depuis des mois, se plaint Mabrouka, une mère de cinq enfants croisée au marché municipal de l'Ariana, dans la proche banlieue de Tunis. Regardez mon panier, il n'y a que quelques légumes. » Une autre ménagère glisse 1 dinar (0,50 euro) au boucher, qui

lui tend un sachet où il a placé des déchets de viande sans les peser. « Juste pour le goût », me chuchote-t-elle discrètement à l'oreille.


La mafia des Trabelsi-Ben Ali et de ses sous-traitants est peut-être partie, d'autres sont restés ou ont pris sa place. Partout dans le pays, on signale des groupes organisés disposant de gros moyens financiers et agissant ouvertement pour spéculer impunément. « Yahya Ben Ali ! » (« Vive Ben Ali ! ») ont lancé par défi certains d'entre eux lorsque le président Moncef Marzouki s'est rendu au marché de gros de Bir el-Kassaa, dans la capitale, pour se présenter devant les caméras de télévision comme le défenseur du panier de la ménagère. Comme au temps où les familles du clan Trabelsi-Ben Ali régissaient les circuits de distribution, les étals regorgent, malgré une interdiction formelle du gouvernement, de pommes importées par bateaux entiers, de bananes d'Amérique latine et d'oranges en provenance d'Espagne.

 

Sabotages

 

La grogne s'est généralisée à l'ensemble du pays. Les grèves et les sit-in - sauvages ou non - sont devenus un sport national. « On en a recensé 60 000 en 2011. Le chiffre est retombé à 15 000 depuis janvier », souligne Khelil Ezzaouia, le ministre des Affaires sociales. Des chômeurs organisent des sit-in à l'entrée des entreprises pour les forcer à les recruter, empêchant physiquement les employés d'aller travailler. D'autres les imitent parce qu'ils n'ont pas réussi un concours de recrutement, comme cet étudiant en droit qui veut coûte que coûte devenir conducteur d'engin. Certains, enfin, en font un prétexte pour racketter ou saboter une activité dans le cadre d'une surenchère politique. Des manifestations massives sont organisées devant les tribunaux pour faire pression sur les juges à propos de telle ou telle affaire. Des postes de police et de la garde nationale sont attaqués et incendiés. Ici, les amandiers d'une exploitation agricole sont brûlés pour obliger l'exploitant à partir, au prétexte qu'il n'est pas originaire de la région. Là, des routes, voies de chemin de fer et artères d'accès aux ports commerciaux (comme celui de Tunis-Radès) sont coupées, ce qui isole des régions entières et bloque des activités essentielles pour les citoyens et l'économie.

 

 

En avril, de tels sit-in et sabotages étaient encore enregistrés dans des secteurs stratégiques. Avec une production annuelle moyenne de 8 millions de tonnes, dont 80 % sont valorisés sur place, la Tunisie est l'un des cinq grands opérateurs mondiaux de phosphates. Ses entreprises, la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et le Groupe chimique tunisien (GCT), qui ont fusionné en 1994, se chargent de l'extraction et produisent de l'acide phosphorique et des engrais minéraux. Le chiffre d'affaires avoisinait, bon an mal an, 1 milliard de dinars (près de 500 millions d'euros). Or, avec la multiplication des mouvements sociaux depuis janvier 2011, ce chiffre est tombé à 200 millions de dinars pour 2011, alors que les cours mondiaux des phosphates sont à la hausse. Durant le premier trimestre de 2012, la production a repris, mais elle est demeurée très au-dessous de son niveau de 2010 (- 62 % pour la CPG et - 42 % pour le GCT). Comme si cela ne suffisait pas, les sit-in ont repris en avril, interrompant de nouveau les livraisons.

 

 

Les importations de biens d'équipement ont repris. La croissance du PIB est estimée, pour ce premier trimestre, à 2 %, ce qui augure une sortie de la récession.


 Emprunts

 

Mais l'hirondelle ne fait pas le printemps. Le déficit commercial s'est creusé en raison de la crise économique qui sévit dans les pays de l'Union européenne (UE), avec lesquels la Tunisie effectue 80 % de ses échanges. Conséquence directe : la balance des paiements courants s'est dégradée, ce qui a fait chuter les réserves en devises à un niveau équivalent à quatre-vingt-dix-huit jours d'importation. On s'est ainsi dangereusement rapproché du seuil de quatre-vingt-dix jours, en deçà duquel la situation devient préoccupante. De l'avis des experts, c'est là le talon d'Achille de l'économie tunisienne. Les chefs d'État du G8 avaient promis aux pays du Printemps arabe pas moins de 40 milliards de dollars (près de 30 millions d'euros) pour les aider à réussir leurs transitions démocratiques.

 

 

Mais cette promesse n'a, à ce jour, pas été honorée. De tous les partenaires du pays, seuls les États-Unis ont fait un réel effort en s'engageant à soutenir une sortie de la Tunisie sur le marché des capitaux américain. L'État a néanmoins réussi à conclure avec le Qatar un emprunt obligataire de 500 millions de dollars qui a été finalisé en avril à un taux d'intérêt de 2,5 % par an, remboursable d'ici à 2017. « Cet emprunt arrive à temps pour permettre de payer en avril 650 millions de dollars de service de la dette », note Moez Labidi, un universitaire membre du conseil d'administration de la Banque centrale de Tunisie (BCT).

 

Dans un contexte où les sources de financement autres que celle du marché paraissent asséchées, la marge de manoeuvre du gouvernement Jebali paraît limitée. Dans son programme, présenté le 26 avril avec la loi de finances complémentaire pour 2012, 6,2 milliards de dinars - sur un budget de l'État totalisant 25,4 milliards de dinars - sont consacrés au développement, notamment celui des régions défavorisées, à travers une soixantaine de grands projets d'investissements dans les infrastructures routières et les équipements collectifs. Le gouvernement prévoit également la création de 25 000 emplois dans le secteur public et mise sur une croissance de 3,5 % pour en créer davantage. Mais les économistes estiment à au moins 7 % le taux de croissance annuel requis pour s'attaquer efficacement au problème du chômage, qui touche 700 000 personnes.

 

Besoin de sérénité

 

Si la situation est difficile, elle n'est pas encore désespérée. À condition que le pays se remette sérieusement au travail, que les incitations à la désobéissance civile cessent et qu'un frein soit mis aux mouvements sociaux - quelle que soit l'obédience politique de leurs inspirateurs -, afin que les forces de l'ordre puissent se consacrer aux problèmes réels de sécurité et que le gouvernement et la Constituante soient en mesure de préparer plus sereinement la nouvelle Loi fondamentale et les textes nécessaires pour la tenue des élections générales de la mi-2013.

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L'UGTT calme le jeu

Au lendemain de la révolution, l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) était l'ennemi à abattre aux yeux des partisans de Ben Ali, qui reprochaient à la base de la centrale syndicale d'avoir joué un rôle décisif dans les manifestations populaires qui ont contribué à le chasser du pouvoir. Peine perdue ; l'UGTT a tenu le choc et s'est entre-temps dotée d'une nouvelle direction, avec à sa tête Hassine Abassi, un homme pondéré et à l'écoute. Dans un premier temps, la centrale a fait cause commune avec l'opposition, avant de corriger le tir pour revenir à sa constante historique : placer l'intérêt du pays au-dessus de tout. Elle s'est ainsi résolue à traiter directement avec le patronat au lieu de passer par le gouvernement en place, comme c'était le cas sous Bourguiba et Ben Ali, et à nouer des relations de confiance avec les leaders de la troïka au pouvoir, au point que l'on évoque désormais la conclusion d'un pacte social, condition sine qua non du redressement économique.   jeuneafrique

 

 

 

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“Tunisie : Economie politique d’une révolution”

 

La révolution tunisienne a inspiré les écrivains pour raconter le tournant historique, celui de la renaissance d’un monde arabe libre et démocratique. Plusieurs ouvrages consacrés à cette révolution ont paru ces derniers mois, dont la majorité a été ancrée dans l’actualité. Mais cette fois-ci, l’économiste tunisien spécialiste des questions de développement et d’économie internationale, Hakim Ben Hammouda, a opté, dans son dernier livre intitulé «Tunisie: Economie politique d’une révolution», pour l’analyse.

 

L’ouvrage paru tout récemment chez l’éditeur belge De Boeck a été présenté récemment, lors d’un déjeuner de presse organisé par la délégation Wallonie Bruxelles à Tunis.


M. Ben Hammouda explique, dans son nouveau livre, les origines profondes de la révolution en Tunisie. Il estime que le fait de s’immoler par le feu de la part de  Mohamed Bouazizi  exprime des frustrations de longue date liées aux inégalités sociales et régionales, à la corruption, au népotisme et au chômage. Ces frustrations trouvent leurs origines dans les limites de l’expérience de la modernisation menée depuis les années 70 par Habib Bourguiba, le premier président de la Tunisie indépendante puis par son successeur.


Par ailleurs, l’auteur traite dans son livre de la modernisation économique conjuguée à l’autoritarisme politique dans les années 70, de la tentative d’ouverture et de réformes dans les années 80 puis de l’avènement du régime de Ben Ali et sa transformation progressive en dictature, en dernier il présente les effets de la crise globale sur la crise du régime tunisien.


Il a, de ce fait, constaté que la révolution tunisienne est le pur produit d’une conception tronquée de la modernisation telle que menée par les élites politiques depuis l’indépendance. «Ceux qui ont pris le pouvoir après l’indépendance ont mené la bataille de la modernisation de l’économie et des structures de l’Etat. Ils ont, toutefois, oublié une dimension importante de la modernisation : la démocratisation de la vie politique et le respect des libertés publiques et individuelles», précise Hakim Ben Hammouda, en ajoutant que «ce qui a desservi l’ancien régime est, en fait, son incapacité à se réformer de l’intérieur».


Il estime, entre autres, que les occasions manquées de la démocratisation de la vie politique se sont présentées aussi bien sous le règne de Bourguiba que de Ben Ali. 

 

D’autre part, l’auteur indique que l’essoufflement du modèle économique tunisien constitue la deuxième explication de l’effondrement de l’ancien régime. «Le modèle de développement, naguère considéré comme véritable force d’appui pour le régime politique, est devenu son fossoyeur», explique-t-il. La corruption qui s’est développée dès le début des années 90 et qui a bénéficié aux cercles les plus proches du pouvoir a été, toutefois, à l’origine de l’accumulation de grandes fortunes dans un temps très limité et surtout d’une main mise sur d’importants secteurs économiques, notamment dans le domaine bancaire, le tourisme, la construction immobilière...


Le népotisme a aussi freiné les investissements privés. Touché par l’incertitude et les inquiétudes croissantes liées aux pratiques de la corruption et au manque de transparence, le secteur privé a réduit ses investissements et ses prises de risques sur le futur. Ainsi, les blocages de la transition vers une croissance intensive en capital ont été à l’origine de l’aggravation du chômage et particulièrement celui des diplômés. Les blocages du modèle économique tunisien ont été renforcés dès 2008 par la crise globale dont l’onde de choc a touché de plein fouet le pays très ouvert sur l’extérieur. Plusieurs facteurs ont causé le déclenchement de la révolution, mais les défis sont majeurs à court, moyen et à long termes.


Sur le court terme, le premier défi est lié, selon l’auteur, à l’explosion de revendications sectorielles que le régime autoritaire a réussi à contenir et qui explosent aujourd’hui et exigent des solutions. Le second est d’ordre sécuritaire. Il est lié au démantèlement de l’ancien appareil sécuritaire reposant sur les anciens clans mafieux et aux difficultés de le reconstruire. Le troisième défi est lié aux difficultés de fonctionnement des institutions.


À moyen et long terme, trois autres enjeux ont été indiqués dans cet ouvrage, dont le premier est lié aux réformes politiques et à l’instauration d’un nouveau régime démocratique. Le second enjeu est d’ordre économique et concerne la définition d’un nouveau modèle de développement qui assure une véritable transition vers l’économie du savoir et des nouvelles technologies. Enfin, le dernier enjeu de taille est celui de l’émergence d’une nouvelle élite politique.


Dans les derniers pages de son livre, M. Ben Hammouda n’a pas manqué d’y ajouter une chronologie dans laquelle il a repris les dates les plus importantes de l’histoire politique et économique de la Tunisie, regroupées selon les grandes périodes historiques. leconomistemaghrebin

 


 

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La révolution des Tunisiens confisquée par leurs élites

 

Les Tunisiens sont-ils réduits, comme sous Bourguiba et sous Ben Ali, entre dictature «islamiste» et dictature «éclairée». Les enjeux de la transition politique se réduiraient à une lutte entre les deux camps pour la conquête du pouvoir.


La révolution tunisienne semble être, une fois de plus, à un tournant décisif de son histoire. Depuis l’élection de l’Assemblée constituante le 23 octobre dernier, le torchon brûle entre le parti islamiste Ennahdha et une partie de l’opposition médiatisée sous le terme «démocrate», laquelle a refusé d’entrer au gouvernement.

 

L’indépassable clivage «moderniste»/«islamistes»


L’affrontement est monté d’un cran au début du mois d’avril 2012 à la suite de la répression féroce par les forces de l’ordre de manifestations réclamant le droit au travail et la liberté d’expression.


Récemment, des réunions publiques initiées par des opposants au gouvernement ont été empêchées ou perturbées par des groupuscules dont on ignore l’identité exacte, sans que ce dernier ne prenne position.

La réaction de la plupart des partis d’opposition ne s’est pas faite attendre: nous serions entrés dans la dictature théocratique et les libertés individuelles seraient plus que jamais en danger depuis l’arrivée au pouvoir de ceux dont le rêve à peine refoulé serait d’instaurer un «Tunistan».


S’il faut légitimement s’indigner des menaces réelles proférées contre les libertés d’opinion et de croyance, et s’inquiéter du fait que celles-ci pèsent moins sur les courants dits «salafistes» que sur les «démocrates», il ne s’agit pas non plus de prendre des vessies pour des lanternes. Car à quoi assiste-t-on depuis la fuite de Ben Ali sinon à la reconduite, sous d’autres termes, de la même structure de débats et d’opposition entre «modernistes», «progressistes» et autres «démocrates» d’un côté, et «théocrates» et «islamistes» de l’autre?


Ce clivage a atteint son apogée le 1er mai 2012 lors de la manifestation qui devait rappeler les enjeux sociaux et économiques de la révolution. Le slogan phare «Travail, liberté, dignité» a été noyé dans la cacophonie orchestrée d’un côté par les partisans d’Ennahda qui scandaient «Par notre âme et notre sang, nous te défendrons, ô gouvernement!» («Bil-rûh wa al-dam nifdîk yâ hukûma»), de l’autre par leurs pourfendeurs qui répliquaient «Que chute le gouvernement de la honte!» («Tasqut hukûmat al-‘âr»).

 

La question sociale reléguée au second plan


Cette lutte apparemment sans merci semble être l’unique jeu auquel islamistes et modernistes soient en mesure de jouer. Elle a pour effet de chasser les questions socio-économiques de l’agenda politique au profit d’une opposition fondamentalistes vsdéfenseurs de l’Etat moderne, et de reléguer ainsi la question sociale au second plan en bloquant le désir d’un grand nombre de Tunisiens de rompre avec le mode de gouvernement qu’ils connaissent depuis plus d’un demi-siècle.


En effet, les stratégies de l’opposition portée essentiellement par le Parti Républicain (émanation du Parti démocrate progressiste) et la Voie sociale et démocratique (recomposition de la gauche moderniste) mais aussi, en coulisses, par une partie des «fulûl» (résidus de l’ancien régime) se réclamant de l’héritage bourguibiste, ne visent aucunement la remise en question du régime politique ni du modèle économique qui prévalaient avant la révolution.

 

La plupart des leaders de l’opposition au gouvernement actuel n’ont jamais rechigné à faire alliance avec l’ancien régime recomposé au soir du 14 janvier 2011 ni à prêter main forte aux trois gouvernements provisoires – non issus d’élections – conduits successivement par Mohammed Ghannouchi et Béji Caïd Essebssi.


Les exactions commises – ordonnées, devrait-on dire – par ces gouvernements à l’encontre des mouvements révolutionnaires ont provoqué, y compris après la fuite de l’ex-président, des centaines de morts et de blessés, sans qu’aucun de ces opposants «démocrates» ne s’en émeuve ni ne s’en inquiète réellement. Leur appel à la «résistance», dans les circonstances d’aujourd’hui, sonne d’autant plus faux que les revendications populaires pour une véritable justice transitionnelle, l’assainissement des appareils judiciaire et sécuritaire, l’emploi des chômeurs et le développement des régions défavorisées n’ont trouvé jusqu’ici aucun écho dans leur programme pourtant «démocratique» et «progressiste». Celui-ci se contente, bon an mal an, de revendiquer la liberté d’opinion, de croyance et d’entreprise pour les fractions supérieures des classes moyennes, dont une large partie se serait contentée des promesses de Ben Ali le 13 janvier 2011 aux dépens des revendications de justice et d’équité socio-économiques portées par les groupes les plus défavorisés.

 

Les forces de la contre-révolution à l’œuvre dans les deux camps

 

C’est dire que dans ces conditions les protestations de l’opposition, tout entières ordonnées autour de la liberté d’expression, ne gênent en rien l’actuel gouvernement provisoire issu de la coalition entre Ennahdha, le Congrès pour la République (CpR ou Al-Moatamar) et le Forum démocratique pour le travail et les libertés (Fdtl ou Ettakatol), vainqueurs aux élections. Au contraire, ces récriminations régulières permettent de détourner utilement l’attention médiatique de tractations autrement plus inquiétantes, comme la volonté à peine voilée de nombreux cadres islamistes de s’accaparer les rouages de l’Etat ou de donner un second souffle au modèle économique néolibéral qui s’accommode de la charité individuelle et rogne toujours plus sur la solidarité nationale.

C’est ainsi que l’enjeu de la justice transitionnelle, seule garantie de rupture véritable, a été sacrifié face à l’impératif de sceller des alliances avec certains symboles de l’ancien régime pour se maintenir au pouvoir.

 

Vue sous cet angle, la stigmatisation mutuelle des deux camps a in fine pour effet délétère de contraindre les Tunisiens à réduire leur choix, comme sous Bourguiba et plus encore sous Ben Ali, entre dictature «islamiste» et dictature «éclairée», entre Charybde et Scylla. Les enjeux de la transition politique se réduiraient ainsi à une lutte entre les deux camps pour la conquête du pouvoir, laquelle conditionnerait la redistribution de la rente entre anciennes et nouvelles élites.

 

On comprend, dès lors, que la lutte à laquelle on assiste aujourd’hui n’est nullement celle qui, en Tunisie comme en France, nous est donnée à voir: elle réside plutôt entre les tenants d’un ancien régime rénové, débarrassé de ses références les plus encombrantes, et les partisans d’une rupture franche et large avec les fondements et les pratiques d’un pouvoir dont les Tunisiens ne veulent plus. Sa caractéristique est qu’elle traverse les partis d’opposition tout autant que les partis au pouvoir: ces derniers sont divisés entre d’un côté un courant autoritaire et partisan du «retour à l’ordre», y compris en s’alliant avec les anciens du Rassemblement constitutionnel démocratique (Rcd, ex-parti-Etat au pouvoir), et de l’autre un courant favorable à la rupture radicale avec l’ancien régime et le jugement de ses figures tutélaires.

 

Cette tension est d’autant plus accentuée que les benalistes reconvertis récemment à la démocratie tentent d’achever leur refondation, drapés qu’ils sont de la légitimité historique («Bourguiba, libérateur de la femme et bâtisseur de la nation»), à défaut de pouvoir revendiquer une légitimité électorale. Détenteurs des compétences d’Etat, mais surtout de baronnies solidement établies dans les ministères-clés – Intérieur, Justice et Finances en tête –, ils sont tentés de faire chanter islamistes et démocrates pour monnayer leur retour sur la scène politique.

 

L’issue des prochaines semaines et des prochains mois est donc moins dans les mains de ceux qui agitent, d’un côté comme de l’autre, le perpétuel «chiffon vert» – i.e. la crainte de l’islamisme radical –, que dans celles, plus agiles et plus efficaces, des tenants du retour à l’ordre ancien.

 

Le peuple tunisien reste à tout le moins l’otage de ces stratégies politiques d’un temps dépassé que la révolution du 17 décembre 2010 a largement invalidées. La contestation tous azimuts à laquelle on assiste, portée notamment par les diplômés chômeurs et les familles des martyrs et des blessés de la révolution, remet au centre de la vie politique les premières victimes de ce régime qu’il s’agit de faire tomber.

 

Si le processus révolutionnaire en Tunisie tâtonne et paraît se chercher encore, son succès dépendra incontestablement de la capacité des groupes politiques à résister à la force de la contre-révolution sous toutes ses formes, à mettre en place une dynamique de justice transitionnelle efficace et surtout à donner une traduction politique, sociale et économique claire à son premier axe programmatique: «Le peuple veut la chute du régime» («Al-sha‘b yurîd isqât al-nidhâm»).

 

 

par Choukri Hmed et Héla Yousfi; kapitalis

 

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