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19 janvier 2011 3 19 /01 /janvier /2011 05:57

Témoignages : poète, diplômé chômeur, syndicaliste, cadre: quatre Tunisiens, acteurs de la «révolution de Jasmin», racontent les premiers jours de l'après Ben Ali.

Samir Taamallah, poète, écrivain, dans les manifestations ce mardi à Tunis:

«Sous Ben Ali, je publiais articles et poésies dans la presse, mais sous un pseudonyme. A partir de 1994, mes livres ont connu la censure. Avec des amis, on les imprimait clandestinement et les distribuait sous le manteau.

«A cette époque, j'ai été condamné plusieurs fois pour ma participation à des manifestations politiques. J'ai passé plus de huit années dans la clandestinité, avec sur le dos une condamnation à neuf ans et trois mois de prison pour mon appartenance au Parti communiste des ouvriers de Tunisie [PCOT, non reconnu jusqu'à aujourd'hui]. C'est le sujet de mon prochain roman: la vie dans la clandestinité, la souffrance du peuple tunisien et son sursaut démocratique. Ces dernières semaines pas question de me retrancher dans l'écriture, j'ai préféré vivre la poésie en actes dans les rues.

«Ce mardi, je fais partie des manifestants, rassemblés depuis 9 heures ce matin avenue Bourguiba dans la capitale. Ici, comme dans de nombreuses villes du pays, le peuple est toujours dans la rue, exigeant la dissolution du RCD [le parti du président déchu Ben Ali, ndlr]. Nous protestons contre ce nouveau gouvernement dit "d'union nationale" qui n'est rien d'autre que la continuité du régime de Ben Ali! La dictature est encore là.

«A voir comment sont traités les citoyens qui manifestent pacifiquement, dispersés à coups de matraque et de gaz lacrymogènes, on se croirait toujours sous l'ancien régime! Mais le peuple tunisien est en train de mettre la pression partout dans le pays. Ce qui me rend optimiste, c'est cette obstination des mouvements citoyens, de tous ses Tunisiens qui n'ont pas fini d'écrire l'histoire de leur pays.

«Je vis dans un des plus grands quartiers populaires de Tunis, au nord-ouest de la capitale. Depuis l'annonce du nouveau gouvernement, les troubles perpétrés par les sbires de l'ancien président se sont un peu calmés. Mais dans mon quartier, plusieurs comités de civils continuent à sécuriser les lieux. Un des objectifs des milices de l'ancien régime, c'était de tenir les jeunes opposants éveillés toute la nuit, de façon à les éreinter. Lorsque l'on ne ferme pas l'œil de la nuit, on est moins à même de manifester dans la journée, c'est tout du moins ce que se disaient les milices pro ben Ali. Mais leur plan a échoué, la détermination de la population est plus forte.»

Selim Sithom, promoteur de produits pharmaceutiques à Tunis, membre d'un comité de quartier:

«J'ai repris le boulot tout doucement depuis hier, mais je suis crevé. Je ne dors pas de la nuit. Je fais partie d'un comité de quartier qui s'est monté spontanément, là où j'habite au sud de Tunis à Ez-Zahra. Toute la nuit avec une quinzaine d'habitants nous nous relayons pour assurer la protection de la population face aux bandes armées du clan Ben Ali.

«Jusqu'ici, ces gardes présidentiels semaient le trouble au volant de voitures de location ou de 4x4 sans plaque d'immatriculation. Mais depuis quelques jours, ils se sont mis à voler des voitures, des véhicules utilitaires ou des ambulances.

«C'est surtout le soir après le couvre-feu que ces hommes en armes sévissent. Leur but était jusqu'ici de créer le chaos et la terreur pour favoriser le retour de Ben Ali. Mais après que Foued Mebazaa [le président par intérim, ndlr] a pris la tête du pouvoir samedi, les gardes présidentiels de Ben Ali ont compris que le retour du président déchu n'était plus envisageable. Désormais, les exactions qu'ils commettent sont avant tout une sorte de sursaut désespéré, une ultime vengeance face au peuple tunisien. On sent pourtant que malgré l'arrestation de leur chef dimanche, le général Ali Sériati, ça reste des groupes très coordonnés.

«Mais dans chaque endroit de la ville, comme à Ez-Zahra, les comités de civils se sont organisés. Nous avons érigé des barrages à l'entrée des quartiers. Nous tenons la garde, armés de batons, de couteaux et de pioches, avec toujours à proximité une brouette remplie de pierres et d'autres projectiles. On oblige les véhicules suspects, ceux qui circulent pendant le couvre-feu, à s'arrêter. Si jamais on rencontre une difficulté, on appelle les barrages voisins en renfort. On a été jusqu'à une centaine à tenir tête aux gardes présidentiels. L'idée c'est de les neutraliser, avant d'appeler les militaires pour qu'ils procèdent à leur arrestation.

«Parmi "les civils" qui défendent les quartiers, il y en a qui jouent un peu aux héros. D'un barrage à l'autre, c'est à celui qui aura arrêté le plus de miliciens. Dans mon quartier, il y a carrément des habitants qui se cachent dans les champs d'oliviers pour cueillir les bandes armées. Globalement ça reste un élan de solidarité formidable, pacifique et complètement spontané.»

Jilani Hammami, un des leaders syndicaux de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), dans les manifestations hier à Tunis:

«Voilà formé un pseudo-gouvernement d'union nationale, un gouvernement "mort-né" selon moi. Alors qu'hier, les manifestants exigeaient avant tout la dissolution du RCD. Personne ici ne voulait du parti de Ben Ali au sein d'un nouveau gouvernement. La réaction du peuple tunisien est très virulente à leur égard. Et hier, les Tunisiens ne manifestaient pas seulement à Tunis, mais aussi dans le centre du pays, à Sfax, à Gabès et dans le bassin minier.

«Moi, j'étais dans la manifestation à Tunis, avenue Bourguiba. Le ciel était blanc à cause de la fumée des gaz lacrymogènes que tirait la police pour disperser les manifestants. Depuis le matin, une foule de centaines de personnes avait commencé à se rassembler. L'après-midi, les gens continuaient d'affluer aux cris de "La Tunisie libre, le RCD dehors!" et de "A bas le RCD! A bas les tortionnaires!" Le ministère de l'Intérieur était toujours défendu par des militaires en faction.

Dans les rues de la capitale, même si certaines entreprises, certains commerces et cafés ont commencé à rouvrir tout doucement, l'ambiance reste très tendue.»

Belgacem Ben Abdellah, membre d'une association de diplômé chômeur:

«J'ai 32 ans, un jour j'espère bien exercer mon métier: celui d'enseignant. Je vis dans un quartier populaire de Tunis, j'ai une maîtrise de sciences naturelles depuis 2006, et pas de travail. Alors pour vivre je fait des petits boulots dans tout et n'importe quoi, sur les chantiers par exemple.

«Depuis trois ans, je fais partie d'une association de diplômés chômeurs. C'était une façon de s'organiser pour faire valoir certaines revendications auprès de l'ancien régime de Ben Ali. On demandait notamment une prise en charge de la santé et des transports en commun. Bien sûr, ça n'a mené nulle part. Au contraire, plusieurs fois on s'est fait passer à tabac par la police. J'ai été arrêté à plusieurs reprises.

«Pour s'être opposés au régime, j'ai des amis qui moisissent toujours en prison. On nous annonce la libération des prisonniers politiques. Il ne faut pas se tromper ce n'est pas grâce à Ghannouchi, c'est la pression du mouvement de contestation... C'est grâce à l'obstination et à la volonté du peuple.

«Et maintenant Ghannouchi forme un nouveau gouvernement d'union nationale avec des anciens du régime de Ben Ali. Mais lui et ses ministres sont des complices de l'ancien dictateur. C'est pour cela que j'ai manifesté lundi au milieu des fumigènes avenue de Bourguiba à Tunis, pour la fin du RCD et l'instauration d'une nouvelle constitution. On ne peut pas perdre cette révolution maintenant. Non on ne peut pas.»

 

Lien : http://www.liberation.fr/monde/01012314167-on-ne-peut-pas-perdre-cette-revolution-maintenant

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