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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 07:23

Le vote a commencé en Égypte

Des Egyptiennes font la queue devant un bureau de vote du Caire, devant lequel un policier monte la garde, le 23 mai 2012.

Des Egyptiennes font la queue devant un bureau de vote du Caire, devant lequel un policier monte la garde, le 23 mai 2012. (Photo Amr Dalsh. Reuters)

 

Les bureaux de vote ont ouvert mercredi à 8 heures (heure locale et française) en Egypte pour la première élection présidentielle depuis la chute de Hosni Moubarak il y a 15 mois, selon des correspondants de l’AFP sur place.

Des files d'électeurs se sont formées devant plusieurs bureaux de vote au Caire avant leur ouverture. Ils doivent fermer leurs portes à 20 heures.

Le premier tour de ce scrutin se déroulera mercredi et jeudi. Un second tour est prévu les 16 et 17 juin faute d’une majorité absolue en faveur de l’un des douze candidats en lice à l’issue du premier.

Les principaux prétendants sont le candidat des Frères musulmans Mohammed Morsi, l’islamiste indépendant Abdel Moneim Aboul Foutouh, le dernier Premier ministre de M. Moubarak Ahmad Chafiq, l’ex-ministre des Affaires étrangères et ancien patron de la Ligue arabe Amr Moussa et le nationaliste arabe Hamdeen Sabbahi.

Le résultat du scrutin reste très incertain, en raison du grand nombre d’indécis et de la liberté de choix inédite qui s’offre aux électeurs.

«C’est un jour merveilleux pour l’Egypte. Si seulement ma mère et ma grand-mère étaient là pour voir ce jour et voter avec moi...», a déclaré Nehmedo Abdel Hadi, 46 ans, qui votait à l'école Omar Makram dans le quartier de Choubra dans le nord-est du Caire. «Quel que que soit le résultat, nous l’accepterons», a-t-elle dit.

Le Conseil militaire au pouvoir depuis la chute de Hosni Moubarak a appelé les Egyptiens à voter en masse, promettant un scrutin «100% transparent» et mettant en garde contre toute «violation».

Ce Conseil, très critiqué pour sa gestion de la période de transition émaillée de protestations et de violences, s’est engagé à remettre le pouvoir au nouveau président avant la fin juin. liberation

 

 

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Quel président pour l'Egypte ?

 

Un islamiste ? Un membre de l’ancien régime ? Les Egyptiens élisent aujourd'hui leur président. 

Un mur couvert d'affiches de campagne au Caire (Hasan Jamali/AP/SIPA)

 

Il semble loin le temps où les manifestants de la place Tahrir chantaient la démocratie, la liberté et la justice sociale. Près d’un an et demi après la révolution égyptienne, le premier tour de l’élection présidentielle, les 23 et 24 mai, est placé sous le signe du désenchantement et du conservatisme politique ou social.

Si, pour la première fois, le scrutin devrait être démocratique et porter un civil au pouvoir, tout laisse à penser que le prochain président de l'Egypte sera soit un membre de l'ancien régime soit un islamiste. Rien n'indique, en revanche, quelle sera sa marge de manœuvre : faute de consensus politique, le pays vit toujours sans Constitution, et les prérogatives présidentielles restent indéfinies. Les Egyptiens ne savent donc pas encore s'ils vont élire un homme fort ou un président fantoche.

Un "ex" du régime Moubarak favori

Crédité de 20 à 40% des intentions de vote dans les sondages, celui qui fut secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, 75 ans, est donné favori. Mais avant d'être ce diplomate consensuel apprécié de la communauté internationale, l'homme a été pendant dix ans le fidèle ministre des Affaires étrangères de Hosni Moubarak.

Et, s'il a clairement pris ses distances avec cette époque (1991-2001), nombreux sont ceux qui le soupçonnent de maintenir des liens avec les anciens du Parti national démocratique (PND), de l'ex-président, et d'être en sous-main l'homme des militaires, celui qui défendra au mieux leurs intérêts économiques, une fois que le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) aura quitté le pouvoir.

Un dissident des Frères musulmans pour challenger

Face à lui, Abdel Moneim Aboul Foutouh fait figure de challenger. Ce dissident des Frères musulmans, connu pour ses positions libérales, son engagement révolutionnaire et sa critique sans relâche de l'armée au pouvoir, a réussi sa campagne. Au point d'éclipser le candidat de la confrérie, l'austère Mohamed Morsi, qui aura sans doute du mal à atteindre le second tour malgré l'assise territoriale des Frères.

Plusieurs membres de la confrérie se sont ralliés à Aboul Foutouh au cours de la campagne. Son pari est audacieux : rassembler toutes les forces révolutionnaires, des libéraux aux salafistes. Ces derniers lui ont publiquement apporté leur soutien. Sauf que le grand écart idéologique semble difficile à tenir : au fil de la campagne, le discours de l'islamiste modéré, parfois décrit comme "l’Erdogan égyptien", en référence au Premier ministre turc, n'a cessé de se durcir au point de lui aliéner certains libéraux.

Vendredi, au Caire, pour son dernier meeting, Aboul Foutouh a réuni sur une même tribune Wael Ghonim et Nader Bakkar. Le premier, cadre chez Google, est considéré comme l'un des initiateurs de la révolution égyptienne pour avoir créé la page Facebook où a été lancé l'appel à la grande manifestation du 25 janvier 2011.

Le deuxième est le jeune et dynamique porte-parole du parti salafiste Al-Nour, fondé au lendemain de la révolution. Au sein d'une coalition islamiste, Al-Nour a réuni près de 25% des voix aux législatives de cet hiver et s'est imposé comme une des forces majeures de la scène politique égyptienne.

Pourquoi les salafistes ont-ils opté pour l'islamiste modéré plutôt que pour le candidat des Frères, plus conservateur ? Nader Bakkar évoque l’idée d’un "consensus national avec des exigences minimales du point de vue de l'islamisme". Mais le calcul politique n'est pas étranger à ce choix des salafistes, qui trouvent là une nouvelle occasion d'affaiblir les Frères musulmans et de prouver que ceux-ci n'ont pas l'apanage de l'islamisme.

La surprise Ahmed Chafik ?

Troisième homme et possible surprise de cette élection, Ahmed Chafik, qui ne cesse de grimper dans les études d'opinion. Cet ancien de l'ère Moubarak a été général avant de devenir ministre de l'Aviation, puis éphémère Premier ministre du raïs. Poursuivi pour corruption, bête noire des révolutionnaires, il est néanmoins très apprécié chez les coptes, qui redoutent une victoire islamiste.

Les révolutionnaires en ordre dispersé

Quant aux révolutionnaires, c'est en ordre dispersé qu'ils abordent ce premier tour. Des quatre candidats en lice, le nassérien Hamdine Sabahi est le mieux placé mais ne devrait pas dépasser 10%. Ibrahim, la petite trentaine, reste néanmoins convaincu que l'avenir joue pour eux, qui ont jusque-là refusé tout compromis avec les islamistes et les militaires. Eux qui, désormais conscients de n’être qu'une élite marginale, viennent de créer un parti autour du diplomate Mohamed ElBaradei. "La révolution française a mis un siècle pour triompher, on ne peut pas tout changer en un an", sourit Ibrahim, qui sait déjà qu'il s'abstiendra le 16 juin pour le second tour.

Marwan Chahine; tempsreel.nouvelobs

 

 

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Un futur président sans constitution

 

Les Egyptiens sont appelés à voter mercredi et jeudi pour élire leur nouveau président, une première depuis la chute de l’ancien régime. Le Conseil supérieur des forces armées, actuellement aux rênes de l’exécutif, affirme partager avec la population égyptienne la volonté de mettre en place un gouvernement pérenne, mais sans constitution, l’incertitude reste entière. 
« C’est une situation extraordinaire » analyse Assia Boutaleb, maître de conférence en sciences politiques spécialisée sur le processus de légitimation dans le monde arabe. « Un président va être élu sans que l’on sache quels pouvoirs il va obtenir ». Ce décalage entre le temps électoral et le temps institutionnel est porteur d’« incertitudes énormes » sur l’avenir politique égyptien.   

Pour l’instant, c’est le conseil supérieur des forces armées, le CSFA, qui est aux commandes de l’exécutif. L’un de ses membres, le général Mohammed al-Assar, promettait début mai d’« assurer des élections 100 % honnêtes », et de se retirer dès le premier tour si un candidat l’emportait à la majorité absolue. Mais Assia Boutaleb reste septique, « le rôle futur de l’armée est une grande inconnue. Depuis 1952, elle ne s’est jamais retirée de la gestion du pays et à l’avenir, elle restera une force déterminante, ne serait-ce que dans la préservation de ses rôles économique et diplomatique ». 
Zoom:
Mais le rôle de l’armée n’est pas forcément négatif. Pour Albert Tanios, président de l’association copte « pour la fondation France-Egypte » c’est elle qui maintient une certaine stabilité dans le pays.« L’armée doit rester, si elle s’en va, qui va tenir ? » s’interroge-t-il. Pour Albert Tanios, le Parlement issu des législatives de décembre dernier qui avaient donné les Frères musulmans grands vainqueurs n’a aucune légitimité. « Les Frères musulmans ont été élus parce qu’ils ont distribué de l’huile et du sucre à l’entrée des bureaux de vote ». Pour lui, « le Parlement égyptien a été bafoué, il y a eu énormément de tricheries et il ne représente pas tout le monde, ce qui doit être normalement le rôle du Parlement. » 

 
Retrouver une "routinisation du travail politique" 

Depuis la chute d’Hosni Moubarak, en février 2011, l’armée assure donc l’intérim du pouvoir a grand renforts de décrets, y compris pour l’établissement d’un code électoral. « Tout se fait au coup par coup, sans vision d’ensemble » décrit Assia Boutaleb, « les règles ne sont pas écrites, et tout le monde fait l’apprentissage du code électoral, au rythme de décrets ad-hoc ». A l’image des élections législatives, qui s’étaient déroulées en trois étapes sur deux mois, le premier tour de l’élection présidentielle va durer deux jours, tout comme le premier tour, les 16 et 17 juin. « Les grandes règles démocratiques ont été adaptées à la sauce égyptienne, explique la spécialiste, c’est à dire que le vote doit être supervisé par des juges. Ceux-là ne sont pas assez nombreux, c’est pour ça que les élections sont aussi longues ». 

C’est justement pour sortir de cette période de flou, marquée par des bricolages législatifs, que les égyptiens sont mobilisés. « Il y a un réel élan démocratique car le peuple égyptien souhaite le retour d’une "routinisation" du travail politique, les élections ont été très, très demandées. » affirme Assia Boutaleb. 
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Sur les treize candidats validés par la commission électorale égyptienne, tous ont à cœur le redressement du pays. Quatre personnalités se détachent du lot. Il y a d’abord les deux candidats qui se sont affrontés jeudi 10 mai dans un débat télévisé à l’américaine. L’islamiste indépendant Abdel Moneim Aboul Foutouh faisait face à l’ancien chef de la Ligue arabe Amr Moussa. Abdel Moneim Aboul Foutouh a commencé très tôt sa campagne, il faisait partie des Frères musulmans qui à l’époque ne souhaitaient pas présenter de candidat en leur nom, c’est donc leur candidat « dissident » contrairement à Mohammed Morsi, leur candidat officiel, sous la bannière du parti « justice et liberté ». 

Amr Moussa, lui, est un ancien ministre d’Hosni Moubarak, mais la distance qu’il a prise très tôt avec le régime ainsi que son expérience à la tête de la ligue arabe ont estompé son appartenance au régime. D’autant plus qu’un autre candidat, Ahmad Chafia, le dernier Premier ministre d’Hosni Moubarak, « est véritablement identifié à l’ancien régime, il focalise cette appartenance et Amr Moussa n’apparaît pas comme le candidat de l’ancien régime » explique Assia Boutaleb. 

D’autres candidats ont mené une campagne active mais avec beaucoup moins de moyens. Ils espèrent créer la surprise, en particulier le nationaliste arabe Hamdeen Sabbahi, ou encore l’islamiste Salim al-Awa ou le militant des droits sociaux Khaled Ali. 
Zoom:
La Révolution,"on nous l'a volée"  

Mais Albert Tanios reste sceptique sur cette offre démocratique. En tant que ressortissant étranger, il a déjà voté à l’ambassade à Paris, « j’ai voté d’abord parce que c’est un devoir, et ensuite, parce qu’il y a une lueur d’espoir. Mais je ne peux pas m’emballer en disant que c’est la vrai démocratie ». Albert Tanios pose un constat dramatique sur la situation égyptienne : « La Révolution a été avortée, massacrée. On nous l’a volée. » 

par Anna Ravix; tv5

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Aboul Fotouh, Dr Mystère au chevet de l'Égypte


Aboul Fotouh, Dr Mystère au chevet de l'Egypte
Au Caire, le 18 mai, Abdel Moneim Aboul Fotouh harangue la foule de ses adeptes devant un écran géant. A 60 ans, ce franc-tireur islamiste tente de séduire tous azimuts en vue de l'élection présidentielle en Egypte.

 

 

 

Candidat à la présidentielle des 23 et 24 mai, l'ex-médecin Aboul Fotouh croit détenir le remède miracle pour unir ses compatriotes, des salafistes aux libéraux. Qu'il y parvienne ou pas, ce Frère musulman en rupture de ban aura bousculé le paysage politique. 

 

Quand, dans le crépitement des feux de Bengale, il déboule à la nuit tombée sur la scène, face à une houle de drapeaux orange, Abdel Moneim Aboul Fotouh tombe la veste et desserre, le temps d'un salut à la foule, l'étreinte de sa cravate écarlate. Haute stature, cheveux blancs, barbe courte, lunettes fines et voix de baryton : en ce vendredi 18 mai, à cinq jours d'une élection présidentielle pluraliste - aventure inédite pour le pays le plus peuplé du monde arabe -, cet islamiste assagi aux allures de grand-oncle bienveillant fait escale au coeur du Caire.

 

S'il figure parmi les favoris, le médecin à la retraite, dissident de la puissante confrérie des Frères musulmans, reste à l'image de l'issue du scrutin : une énigme. Quinze mois après la débâcle de Hosni Moubarak, pharaon à bout de souffle, le discours mesuré et consensuel du Dr Aboul Fotouh, 60 ans, intrigue et séduit tous azimuts. Dans les rangs de ses disciples, le salafiste, adepte d'un islam rigoriste, coudoie le jeune insurgé laïque et branché de la place Tahrir, épicentre endeuillé de la révolution.


 A l'entrée d'un pont qui enjambe le Nil, au Caire, les partisans d'Aboul Fotouh rallient en cortège le théâtre de son grand meeting final, le 18 mai.

A l'entrée d'un pont qui enjambe le Nil, au Caire, les partisans d'Aboul Fotouh rallient en cortège le théâtre de son grand meeting final, le 18 mai.


Un interminable festival d'allégeances

 

Burqa, Gomina et pashmina. Côte à côte, au pied de l'estrade, vibrent à l'unisson une "soeur" drapée de noir de pied en cap et une beauté à la crinière auburn fardée comme une starlette. Le casting des orateurs et des invités alignés sur le podium dessine l'envers de la même médaille. Au fil d'un interminable festival d'allégeances, on verra défiler au micro un cheikh de la Gamaa Islamiya, mouvance islamiste radicale, un notable chrétien copte, un acteur fameux, un cinéaste, un chanteur adulé, la politologue féministe et marxisante Rabab al-Mahdi, prof à Yale et à l'université américaine du Caire, une ancienne icône du football égyptien et le cybermilitant Waël Ghonim, pionnier local de la rébellion 2.0. Avant cela, l'auditoire eut droit, par l'entremise d'un écran géant, à l'ode assourdissante et syncopée d'un rappeur à bonnet. 

 

 

Qu'il paraît loin, le temps où le jeune Abdel Moneim, alors carabin et chef de file de l'Union des étudiants islamiques, priait le guide suprême des "Frères" de proscrire la musique et le football, dérivatifs au mieux futiles, au pire sataniques...

A cette époque-là - les années 1970 -, le méritocrate bosseur menait la chasse aux impies, imposant la ségrégation hommes-femmes dans les amphis de la faculté de médecine, le port de la barbe aux uns et celui du hidjab aux autres. Issu d'une famille pieuse et démunie, élevé dans le culte des valeurs ancestrales de la vraie foi par un père modeste fonctionnaire et une mère illettrée, le leader en herbe faisait aussi le coup de poing sur les campus contre les gauchistes ou les nassériens, coupables de railler le Prophète et ses bigots.

L'heure de gloire sonne en février 1977 à la faveur d'une passe d'armes publique avec Anouar el-Sadate. Interloqué puis furieux, le successeur de Gamal Abdel Nasser doit subir la diatribe de cet insolent barbu qui lui reproche d'avoir bâillonné un imam révéré et de s'être entouré d'une bande de flagorneurs et d'hypocrites. 

 

Dans un ouvrage paru en janvier 2011 sous la plume de Hossam Tamam, universitaire décédé entre-temps, le "doktor" porte sur ses engagements passés un regard nostalgique mais lucide, quitte à ironiser sur les outrances et les errements tactiques qui l'ont jalonné. On y découvre comment Abdel Moneim tempéra son jusqu'au-boutisme au contact des figures de proue de la mouvance "frériste", soignées dans l'hôpital où il accomplissait son internat. Celui qui rejoindra la confrérie en 1975 évoque ensuite ses nombreux séjours en prison, sous Sadate comme sous Moubarak, pour appartenance à une organisation interdite ou atteinte à la sûreté de l'Etat.

 

C'est d'ailleurs derrière les barreaux qu'il croise cet autre médecin égyptien nommé Ayman al-Zawahiri, successeur d'Oussama ben Laden à la tête d'Al-Qaïda. Au détour de ce témoignage, le cofondateur de la Gamaa Islamiya relate aussi le schisme survenu à l'orée de la décennie 1980, prélude à la dérive armée d'une faction fanatisée. Un épisode que l'intéressé invoque dès qu'on lui fait grief d'avoir milité au sein d'un mouvement terroriste. 

 

 

Pour élargir son audience, Aboul Fotouh se devait d'ajouter au vécu carcéral et au brevet de piété religieuse deux atouts : la légitimité révolutionnaire et l'ouverture d'esprit. A la différence des felouls ("résidus") de l'ancien régime, tels l'ancien ministre des Affaires étrangères puis patron de la Ligue arabe Amr Moussa ou l'ex-général Ahmed Chafiq, ultime chef de gouvernement de l'ère Moubarak, lui peut se prévaloir d'avoir arpenté, dès le 25 janvier 2011, une place Tahrir en ébullition et d'y avoir planté, fort de son aura de président de l'Union des médecins égyptiens, des hôpitaux de toile. L'argument de la modération se révèle d'un maniement plus délicat, notamment depuis le ralliement de maints capitaines de la flottille salafiste, trop heureux de saper ainsi l'assise des Frères musulmans, rivaux en islamisme. 

Nul doute pourtant que c'est bien le réformisme d'Aboul Fotouh, un temps pressenti au fauteuil de guide de la confrérie, qui lui vaudra une disgrâce sans retour. Evincé du Bureau de la guidance - le comité exécutif de la confrérie - en décembre 2009, au détour d'une purge déclenchée par les gar- diens du dogme, il se voit exclu à l'été 2011, peu après l'annonce de sa candidature. Ce qui n'empêchera pas ses ex-compagnons, maîtres d'un Parlement sans réel pouvoir, de lancer dans l'arène Mohamed Morsi, apparatchik falot, reniant ainsi leur serment de ne pas briguer la présidence. Une certitude : le franc-tireur entraîne dans son sillage une cohorte de jeunes cadres en rupture de ban et garde d'influents alliés au sein de la galaxie "FM". En revanche, son entourage confesse l'inquiétude que lui inspirent deux écueils : le manque d'argent et les carences logistiques, patentes dans l'Egypte profonde, où perdurent la prééminence des loyautés tribales et l'influence des potentats locaux. Même affaiblis, les Frères peuvent à l'inverse miser sur un robuste enracinement social et caritatif comme sur leur savoir-faire en matière de mobilisation militante. 

 

"Promouvoir l'islam par la persuasion"

 

Maryam, elle, n'est nullement effleurée par le doute. Volontaire et "photographe officielle" au sein de l'équipe de campagne du sexagénaire, l'étudiante en communication de masse lui voue une confiance aveugle. "Jamais il ne sera l'otage de salafistes, auxquels rien n'a été promis, tranche cette jeune mariée coquette.

Mais pourquoi refuser les suffrages de ceux qui viennent de rafler près d'un quart des sièges aux législatives ? Je lui ai moi-même demandé si nous serions obligées de porter le voile, et il m'a répondu que non. Aboul Fotouh a pour dessein de promouvoir l'islam, mais par la persuasion, pas par la contrainte. Lui sent la souffrance des humbles - chômeurs, veuves ou handicapés ; il nous parle éducation, santé et culture."

Le 15 mai, dans l'enceinte d'un centre de conférence du quartier cossu d'Al-Nasr, son champion a réussi un prodige : se faire acclamer par une assemblée de femmes puis, à deux pas de là, par un auditoire acquis à la Dawa al-Salafiya, l'Appel salafiste. De fait, l'ex-généraliste, marié à une consoeur médecin et père de six enfants, prétend détenir le remède censé transcender les clivages et libérer la société égyptienne du mal qui la ronge, la "polarisation" des esprits.

 

Au prix de quelques paradoxes, dont celui-ci : son irruption élargit les lignes de faille parmi les héritiers de Hassan al-Banna, fondateur en 1928 de la confrérie des Ikhwan al-Muslimin, et nourrit d'âpres controverses au sein des couples et des familles. 

 

 

Chantre de l'Etat de droit et du respect des minorités, enclin à juger "désastreuse" la confusion entre la prédication et l'action politique, Aboul Fotouh aurait-il inventé le pâté d'alouette à la sauce cairote, soit un cheval d'islamisme pour une alouette de libéralisme ? Bichoi en est convaincu. Et ce copte de 24 ans se désole de voir tel notable chrétien, hier proche du défunt patriarche Chenouda III, épauler financièrement le prétendant d'Allah. "Cas isolé, Dieu merci, nuance le futur informaticien. Certains d'entre nous voteront pour un rescapé du régime déchu par peur du chaos. Et beaucoup - c'est mon cas - boycotteront un scrutin qui s'apparente à une farce téléguidée par la hiérarchie militaire. Je ne veux pas avoir à choisir entre un feloul corrompu et un fasciste islamiste." 

 

Maître du pays, le maréchal Hussein Tantaoui, patron du Conseil suprême des forces armées, s'engage comme il se doit à céder les commandes à l'élu du peuple, doté au demeurant, faute de Constitution, de prérogatives imprécises. Y compris s'il se nomme Aboul Fotouh ? Oui, bien sûr. Quoique plus incisif que ses concurrents en la matière, ce dernier sait qu'il devra transiger avec l'institution militaire, résolue à sauvegarder prébendes et privilèges - à commencer par ses ressources budgétaires et un immense empire économique qui s'étend du BTP à l'électronique grand public, en passant par l'hôtellerie. De même, l'armée exige une immunité de facto au profit des officiers et des soldats coupables d'assassinats ou d'actes de torture, ainsi qu'un droit de veto sur toute loi la concernant. Pas sûr enfin que le "doktor" serait en mesure de renvoyer, comme annoncé, vers la justice civile les Egyptiens déférés devant des tribunaux militaires. On en a dénombré 12 000 au long de l'année écoulée... 

 

Qu'il accède ou non au second tour, programmé les 16 et 17 juin, Abdel Moneim Aboul Fotouh aura bousculé un échiquier sclérosé. Voire, qui sait, fécondé l'embryon d'un islam politique pragmatique et moderniste. Le praticien retraité s'est choisi pour emblème le cheval. Mais nul ne sait encore si l'équidé est promis à un destin de fringant pur-sang ou de vieux canasson de retour.  

 

 

A Al-Mansoura, dans le delta du Nil, des volontaires en campagne aident un électeur dérouté à localiser son bureau de vote.

A Al-Mansoura, dans le delta du Nil, des volontaires en campagne aident un électeur dérouté à localiser son bureau de vote. Scott Nelson pour l'Express

 

Défricheur inspiré ou illusionniste ? Visionnaire ou caméléon ? Le patriarche ratisse large. Trop large. Les libéraux le voient plus libéral qu'il ne l'est, et les fondamentalistes le rêvent plus conservateur qu'il ne le dit. Bref, son atout maître constitue aussi son principal handicap. Motion de synthèse ambulante, Aboul Fotouh ne pourra, si d'aventure le sort des urnes lui est propice, satisfaire tous ses créanciers électoraux. "Plus il parle, moins je sais ce qu'il veut vraiment", soupire le chercheur Moaaz al-Zoughby, pourtant engagé à ses côtés. La fameuse formule s'acclimate fort bien au soleil des pyramides : on ne sort de l'ambiguïté qu'à ses dépens. Aux yeux du Frère émancipé, l'islam est un facteur d'unité nationale et la charia - pourvu qu'on l'applique avec retenue -, un fleuron du patrimoine culturel commun. Oui à la loi coranique, non à l'amputation de la main du voleur. Un musulman peut-il se convertir au christianisme ? Certes pas, même si le bon Dr Attrape-Tout réprouve le châtiment promis à l'apostat, la mort.  lexpress

 

 

 

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 Amr Moussa, la force tranquille

 

L’ancien diplomate, homme du consensus par excellence, est le seul candidat à avoir une petite chance d’être élu dès le premier tour de la présidentielle. Un succès qu’il doit notamment à son choix de s’appuyer sur les tribus

 

Des grandes toiles de coton multicolores ont été tendues autour de la scène, comme pour les mariages et les enterrements. Quelques centaines d’hommes, presque tous vêtus de la traditionnelle galabiya (robe masculine), attendent patiemment le héros du jour: Amr Moussa, l’ancien chef de la Ligue arabe, va arriver d’une minute à l’autre pour s’adresser aux habitants d’Arab El Aawida, un village au nord du Caire.


«Presque tout le monde ici appartient à la même tribu. Nous avons invité Amr Moussa à faire ce meeting parce que nous pensons qu’il est le plus capable parmi les candidats», explique Lotfy Samhan, l’un des cheikhs de la tribu locale. Lorsque l’ancien diplomate de 75 ans apparaît, la foule ne déborde pas d’enthousiasme, mais l’affaire semble entendue: tout le monde va voter pour Amr Moussa, le plus consensuel des candidats. C’est la consigne qu’ont donnée les chefs tribaux après s’être consultés.

Depuis un an et demi qu’il parcourt l’Egypte, Amr Moussa s’est beaucoup appuyé sur les tribus pour convaincre. Dans un pays où les appartenances tribales sont toujours très fortes, notamment en Haute-Egypte, c’est un parti pris stratégique. Amr Moussa, qui était déjà très populaire avant la révolution, semble aussi avoir une longueur d’avance sur ses concurrents parce qu’il a commencé à faire campagne avant tout le monde, au lendemain de la chute de Moubarak. Le Wafd, le vieux parti libéral, proche du pouvoir sous l’ancien régime, a mis ses réseaux locaux, toujours influents dans certaines régions, à sa disposition. Autre atout: son discours sur la sécurité et le retour à l’ordre. Alors que les soubresauts de la révolution ont provoqué une série d’affrontements meurtriers, beaucoup d’Egyptiens rêvent plus de stabilité et de reprise économique que de liberté.

Un handicap

Seule ombre au tableau: Amr Moussa, qui a été ministre des Affaires étrangères de Moubarak pendant dix ans, passe pour un feloul, c’est-à-dire un résidu du régime déchu, auprès d’une partie de la population. Mais beaucoup d’Egyptiens font cependant la différence avec Ahmed Chafiq, l’ancien commandant de l’armée de l’air qui est beaucoup plus clairement lié au clan Moubarak et aux généraux au pouvoir. L’ancien diplomate ne rate d’ailleurs pas une occasion de rappeler qu’il a tenté, quand il était ministre, de «réformer le régime de l’intérieur». Et Moussa bénéficie par ailleurs d’un vote anti-islamiste: certains Coptes et une bonne partie des libéraux l’ont choisi, par défaut, pour contrer Mohamed Morsi et Abdel Moneim Aboul Fotouh.

Nina Hubinetletemps

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