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27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 06:02

Ressemblances surprenantes, Ben Ali-RCD & Jbali-Ennahdha. 

26-02-2012-19-33-31hammadiRCD1.jpgNous avions été les premiers, sinon les seuls à attirer l’attention surles dangers de la Constituante, et cela est arrivé. Elue juste pour doter la Tunisie d’une nouvelle constitution, la Constituante dérape vers la Gouvernante. Nous avions aussi été l’un des premiers à attirer l’attention du chef du Gouvernement sur ses dérapages vers la dictature. Cela risque malheureusement de se concrétiser.

Dans ce passage d’un régime à l’autre, l’histoire semble, en effet, malheureusement aussi, se répéter,  et le couple Hamadi Jbali-Ennahdha ressemble de plus en plus au couple Ben Ali-RCD lorsque ce dernier  avait pris la suite du couple Bourguiba-PSD. Et si l’on passe sur l’utilisation de l’un (Ben Ali qui crie aux islamistes) de l’épouvantail de l’autre (les sbires de l’ancien régime), les approches sont presque les mêmes, et les moyens aussi. Entre eux, les ressemblances sont surprenantes.


-          Confusion Parti/Etat.

Lorsqu’il était venu au pouvoir, Ben Ali avait en tête de séparer le Parti qu’était le PSD (Parti Socialiste Destourien, ancêtre du RCD) de l’Etat. Il en sera dissuadé par les apparatchiks du PSD. Il en changera seulement, quelques temps après, le nom. Le président du nouveau RCD restera le président de tous les Tunisiens et le secrétaire général du RCD sera le premier ministre de Ben Ali.

Lorsqu’il était venu à la politique sur les chars de la Révolution, Hamadi Jbali était secrétaire général du Parti Ennahdha. De la prison, il passe aux pleins pouvoirs, refuse que ses ministres démissionnent de la Constituante et se fait désigner de nouveau SG d’Ennahdha. Aux mêmes maux, les mêmes remèdes. Cette confusion des genres permet au parti au pouvoir de connaître toute «la cuisine de l’Etat» et de la faire même … à sa mesure, bien sûr. Dans une économie de marché, on appelle cela la concurrence déloyale. Opposition et population en seront à leurs frais.


-          Confiscation de tous les pouvoirs.

Une fois installé dans «La Tunisie du Changement», Ben Ali fait introduit l’un des premiers amendements de la Constitution tunisienne et fait ainsi du Premier ministre, un simple coordinateur de l’action gouvernementale. Il réunissait ainsi entre ses seules mains, tous les pouvoirs, ne laissant rien à son gouvernement dont l’unique exercice était de préparer les dossiers.
Une fois installé à la Constituante où son parti est fortement majoritaire avec ses «copains» de la troïka, Jbali s’octroie tous les pouvoirs qu’avait l’ancien chef de l’Etat. Tout est désormais fait dans les bureaux de La Kasbah ou passait obligatoirement par ses couloirs. Avec Ben Ali, c’était le chef de l’Etat qui commandait, avec Jbali, c’est le chef du Gouvernement qui commande.

La fonction et les prérogatives du Chef sont restées, c’est juste l’endroit et le bénéficiaire qui ont changé. Ben Ali avait ourdi un «coup d’Etat médical» en copiant Mohamed Mzali qui avait échoué. Ennahdha avait fait un «coup d’Etat» constitutionnel en copiant Bourguiba qui avait réussi. Les deux visaient le contrôle total du pouvoir dont ils avaient pris les rênes. Bourguiba et Ben Ali en avaient usé et abusé. Ennahdha commence déjà par en abuser.


-          Des bureaux régionaux partout et des doublons pour l’Administration.

En prenant la tête du parti au pouvoir en 1988, Ben Ali héritait du plus important réseau de bureaux régionaux qui ait jamais existé. Le parti au pouvoir, le RCD devient le «meilleur ascenseur social du pays» et élimine toute opposition possible, notamment celle d’Ennahdha à laquelle il «chope» même la couleur mauve de sa seule campagne élective sous l’appellation des indépendants. 
En récupérant la Révolution, Ennahdha démantèlera  le RCD, le 6 février 2011. Elle n’héritera pas de ses structures, mais en fera presque copie avec des représentations d’Ennahdha dans toutes les grandes villes et les grands bourgs de la Tunisie. Ennahdha est, actuellement, le parti le plus représenté dans toutes les régions de la Tunisie. On ne sait pas si elle  a utilisé les mêmes moyens financiers que lui pour le faire.

L’omniprésence de l’ancien RCD n’ayant pas suffi à l’ancien RCD pour mettre tout le pays sous sa coupe, il double les structures syndicales de structures politiques du parti. Il finit par instituer les fameux comités de quartiers, une sorte de «Big Brother» pour un parti devenu plus informé que les services de renseignement de l’Etat.

Chez Ennahdha, c’est son ministre de l’Intérieur qui adresse une circulaire aux gouverneurs et délégués, pour remettre en service les comités de quartiers. De son côté, le chef du Gouvernement édicte la circulaire n°7 instituant des cellules d’écoute dans les ministères pour résoudre les problèmes des agents et employés.

Si ces deux informations, rapportées par les journaux tunisiens s’avéraient justes, il s’agirait alors des mêmes outils utilisés par le régime de Ben Ali, pour doubler les structures, administratives (Bureaux de relation avec le citoyen et syndicats) et même sécuritaires et de mettre partout les yeux et les oreilles de son propre parti.


-          Des «milices» pour les soutenir.

Le 11 novembre 1987, pour donner la légitimité populaire au putschiste, le parti au pouvoir avait rassemblé des centaines de personnes devant le ministère de l’Intérieur pour acclamer Ben Ali. Le même attroupement a été organisé devant le palais de La Kasbah lorsqu’il y élira demeure en attendant de déloger Bourguiba définitivement du Palais de Carthage. Ces brigades d’applaudissement le suivront, durant tout son règne, toujours aussi minutieusement organisées par son parti, le parti au pouvoir qui en usera jusqu’au 13 janvier, au  soir. Ses discours, ses sorties publiques, ses visites inopinées, étaient toujours ponctuées de ceux qu’on faisait venir par bus entiers  pour l’applaudir et le soutenir contre ceux qui s’opposent ou s’opposeraient à lui.

Chez Ennahdha, le processus avait pris, juste un peu plus de temps, juste après la désillusion électorale du reste de la centaine de parti qui n’avaient pas brillé aux élections et qui s’étaient joints aux rangs de l’opposition. Mais cela avait été fait «de la plus brillante des manières» à la première sortie publique du ministre Nahdhaoui de l’intérieur. Cela ira un peu plus loin à La Kasbah lorsqu’il fallait casser le sit-in des policiers, lorsqu’il fallait contrer une manifestation contre le gouvernement Jbali, lorsqu’il fallait casser une grève, comme l’en accuse l’UGTT dans le cas de la grève des éboueurs ou encore lorsqu’il s’agit de appuyer une volonté timidement annoncée ou dite à l’intérieur du parti comme dans le cas des appels lancés ,lors de la manifestation, «pacifique et spontanée» organisée par des éléments d’Ennahdha qui n’y paraissaient pas avec leurs «Kamis», barbes et drapeaux noirs, devant le siège de la TV pour appuyer «l’épuration» des médias publics.


-          «Le seul but d’un État, quel qu’il soit, c’est de garder le pouvoir. À partir de là, la liberté individuelle ne peut que foutre la merde». Michael Wadimovitch (Poète Russe).

Quelques semaines après le fameux «Changement» du 7 novembre 1987, un journaliste de la radio tunisienne, écrivait une chronique intitulée «les forces de rétention». Cet article fera date dans les annales de la politique média de Ben Ali comme étant le premier acte de censure. Le matin même de ce  7 novembre, deux hommes seront installés à la loge d’entrée de la maison de l’ancienne ERTT. Une liste noire de journalistes avait été confectionnée et ils avaient la charge de filtrer les entrées et de confisquer les badges d’entrée. Ces deux évènements signaient le début de deux actions qui ont installé la dictature qui mènera, 23 ans plus tard, Hammadi Jbali et Ennahdha au pouvoir.

D’abord, faire taire toute voix discordante de la presse et la mettre à la solde du pouvoir en place. Ensuite, éliminer tout autre journaliste qui risquerait de dire autre chose que «le troupeau» qu’il a fait du reste du corps des journalistes.

Quelques semaines après la formation de son gouvernement, Hammadi Jbali, SG d’Ennahdha entame une campagne média contre la presse et annonce des nominations au sein des principaux médias publics. Il est suivi en cela par le chef de son parti. Rached Ghannouchi accuse les journalistes de manque patriotisme et demande la publication de «la liste noire» pour mettre ces journalistes au pilori [On se demande s’il n’y aurait pas aussi une liste noire chez Ennahdha ou chez d’autres partis !!]. 
Il est aussitôt appuyé aussi par son ministre des Droits de l’homme [Notez bien la fonction] qui insulte la presse et la traite, devant sa base à Bizerte, de «torchon». Il «critique» les journalistes [aimera-t-il certainement dire], mais à sa manière.

Une manière plus mobilisatrice contre les médias et les journalistes qu’en leur faveur, en disant qu’ils «n’ouvraient la bouche que dans les cabinets dentaires». Il n’a pas précisé s’il était le nouveau préposé au poste de dentiste du gouvernement Jbali. Il pourrait, peut-être, leur arracher les dents qui mordraient indignement la main des nouveaux seigneurs au pouvoir. Les graves menaces proférées contre les journalistes de la TV, quelques jours plus tard, et les attaques physiques et verbales subies, samedi dernier, par les journalistes venus couvrir la manifestation de l’UGTT, en disent long sur les méthodes plus agressives du couple Jbali-Ennahdha, à l’encontre des médias.


-          Si Hammadi, «Osez oser»

D’un régime à l’autre et d’un gouvernement à l’autre, les ressemblances sont ainsi là. Elles sont peut-être anecdotiques, mais révélatrices d’une certaine culture du pouvoir qui n’a pas évolué dans l’intervalle de 23 ans. Elles n’en sont qu’à leur début, nous l’espérons, car nous oserions alors croire que le chef du Gouvernement, démocratiquement élu et dont a cru tout le double langage sur le respect des libertés et sur la démocratie malgré toutes ses gaffes dont le plus grosse était celle du Califat, serait en définitive capable de se remettre en cause, de ne pas se laisser emporter par ceux qui ne sont pas de l’avis de ceux qui l’avaient démocratiquement élu. Nous oserions alors croire que le chef du Gouvernement élu, même s’il est provisoire, saura se garder d’insulter  l’intelligence de ceux-là même qui l’ont choisi. Nous oserions  enfin croire que la Révolution a définitivement coupé les ponts avec Ben Ali. Monsieur le Chef du gouvernement, osez oser !

par Khaled Boumiza

source africanmanager

 

 

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L’islamisme est-il soluble dans la démocratie?

 

 

Le paysage politique postrévolutionnaire a enregistré une somme considérable d’incidents disparates qui, en si peu de temps réunis, donnent le vertige. Les affaires de Nessma TV, de la radio Zitouna, de Chems FM, l’émarat salafiste de Sejnane, l’affaire du niqab à la Manouba, la bastonnade des journalistes et des universitaires devant le ministère de l’enseignement supérieur,


la censure contre le journal Al Oula ,l’agression contre le journaliste Ziad Krichène et l’universitaire Hamadi Redissi par un islamiste, l’appel aux mutilations des bras et des jambes des sit-inners et grévistes par un député historique d’Ennahdha, l’emprisonnement du directeur d’Al Tounousiya, l’attaque contre l’UGTT, les attaques terroristes des jihadistes contre l’armée nationale, tous ces « événements » ne sont l’œuvre ni des jeunes qui ont fait la révolution du 14 janvier, ni des partis politiques légaux, ni des acteurs de la société civile. Ils sont le fait de la mouvance islamiste. D’où la question légitime qui s’impose : l’islamisme est-il soluble dans la démocratie ?


Il fut un temps où le mouvement Ennahdha exprimait sa volonté de devenir un parti légaliste, après une tentation jihadiste violente reconnue par Rached Ghannouchi et d’autres leaders islamistes. Dans un esprit tactique d’apaisement, Rached Ghannouchi déclarait au journal Assabah, le 17 juillet 1988 après avoir été reçu par Ben Ali, que le Code du Statut Personnel est un cadre propre à organiser les relations familiales. Parallèlement à cette concession à la société tunisienne, Ennahdha a abandonné le concept de hakimiya, s’écartant par là du noyau central de la doctrine des Frères musulmans. Le mouvement ne fera pas sien le slogan « l’islam est la solution ». Toutes ces « révisions » doctrinaires opérées principalement à l’étranger par les leaders historiques ont donné au mouvement Ennahdha une place particulière et avant-gardiste dans l’internationale islamiste.


La participation à la plateforme politique du « collectif du 18 octobre 2005 pour les droits et les libertés en Tunisie », qui rassemble les islamistes, le FDTL, le CPR, le PDP, le POCT et les Nassériens, finit par insérer Ennahdha dans le paysage démocratique d’opposition.


Avant les élections du 23 octobre 2011, les leaders d’Ennahdha ont soutenu, à l’adresse du peuple des votants, leur attachement aux libertés et à la démocratie. Hamadi Jebali, secrétaire général du mouvement a déclaré à Hassan Ben Othman sur Nessma TV en août 2011 que son mouvement n’est pas un parti religieux. L’idée qu’Ennahdha n’appliquera pas la charia a été le porte-étendard de la campagne pour l’Assemblée constituante.


Que s’est-il passé depuis pour que les islamistes tournent casaque ? Est-ce la semi-victoire qui grise les esprits ? Est-ce la perspective alléchante d’une hégémonie durable qui réveille le rêve refoulé ? Est-ce la poussée wahhabite qui fait peur et qui risque de déstabiliser le mouvement ? Est-ce un retour de manivelle actionné par une base militante maintenue depuis de longues années dans la culture de la charia, de l’intolérance et de la victoire finale ?


Toujours est-il que la déferlante haineuse islamiste a réussi le tour de force de rassembler contre elle tous ceux qui, il n’y a pas si longtemps étaient éparpillés comme des perdreaux : les femmes, les modernes et les modernistes, les laïcs et les musulmans modérés, les syndicalistes, les enseignants et les journalistes.


Car, la révolution est passée par là ! Une société en révolution est composée d’un peuple insoumis. Celui qui ne comprend pas cela, qui continue à agir comme s’il était « en démocratie », rate le coche de l’histoire.


L’attitude d’Ennahdha relèverait, peut-être, de son caractère bicéphale. Deux tendances travaillent l’islamisme tunisien, l’une rationnelle, s’inscrivant dans les débats sociaux, tournée vers la société politique et tenant compte de la réalité des rapports de force sur le terrain, et l’autre orthodoxe, tournée vers le passé sous l’influence d’intérêts partisans occultes et du wahhabisme, cultivant une mémoire fantasmée, idéalisée, atemporelle.


L’ère révolutionnaire impose ses exigences à tous. Pour mieux comprendre les paramètres de révision doctrinaire qui attendent les islamistes, s’ils veulent s’insérer dans le long cours, revenons aux principes de la doctrine islamiste.

 

La doctrine islamiste


Le problème de l’islamisme, c’est que les référents politiques et les fondements de sa doctrine ne correspondent plus à un monde globalisé dont les référents s’incarnent dans la sécularisation, le respect des droits de l’homme et la démocratie telle que pratiquée partout dans le monde d’aujourd’hui.


Sur quoi repose cette doctrine ? Trois éléments la structurent : l’établissement d’un leadership, un processus de délibération et une légitimation.


Le leadership est, par définition, élitiste : ceux qui détiennent le pouvoir, Uli al amr minkom. C’est soit une élite proclamée, cooptée, soit autoproclamée par la force du sabre. Le leader qui se dégage est la figure rêvée du Calife, idéal politique de tous les mouvements islamistes. Cette conception a un double objectif : une acquisition de sacralité et l’instauration d’un système inégal de pouvoir entre l’élite (khassa) et le peuple (a’amma). Le leader a la haute main sur le système et concentre pratiquement tous les pouvoirs.


Le processus de délibération s’incarne dans la chura. Alors que la démocratie représentative est ouverte à tout le peuple majeur qui s’y exprime à travers ses représentants, la chura est réduite à un groupe restreint, celui des dirigeants. Elle exclut de la décision tous les autres acteurs de la vie politique, économique et culturelle et même les simples citoyens. La chura n’est pas la délibération démocratique (presse, débats publics, société civile, débats parlementaires, négociations entre partenaires sociaux). C’est pourquoi, nous voyons aujourd’hui les attaques se multiplier contre les journalistes, les représentants de la société civile, les syndicats et certains partis.


Le troisième élément du système est le mode de légitimation par l’allégeance (al bay’a). C’est par cet acte que s’instaure le pouvoir du chef suprême et que se met en place le système de domination. Calife, cadi, prince, roi, président et mourchid imposent une culture de soumission interprétée de façon abusive à partir du mot islam. Le musulman est celui qui obéit. Il est défini dans un rapport de soumission. Cependant, la révolution est un processus d’insoumission qui doit nécessairement, et inéluctablement, déboucher sur la maîtrise et le contrôle de la capacité de nuisance des autorités publiques, quelles qu’elles soient, qu’elles se réclament d’un pouvoir populaire ou d’un pouvoir divin.

L’islamisme prône ainsi les inégalités entre les puissants et les faibles, les hommes et les femmes, les riches et les pauvres, les vieux et les jeunes, qu’il maquille par la charité (la zakat), l’appel à la justice et à l’ordre moral.


La construction de l’Autre


L’islamisme est salafiste. Il prône le retour à un « âge d’or » fantasmé peuplé de califes morts de mort violente. C’est une forme de fondamentalisme qui ne peut vivre sans la production d’ennemis à combattre. S’il n’en trouve pas, il en crée. Il porte les gênes du jihad, même s’il les brime souvent. L’histoire de l’islam en atteste largement depuis les guerres de la ridda, en passant par les « conquêtes », les foutouhat, forme islamique de colonisation de contrées non-islamiques, en arrivant aux actes terroristes du jihad international contemporain.


La doctrine islamiste crée deux ennemis principaux : un ennemi externe et un ennemi interne. Le premier, c’est l’Occident impie, mécréant, immoral, condamnable, désigné comme l’ennemi diabolique. Cette doctrine vit et se nourrit de la polarisation Orient rêvé / Occident diabolique, et décline des oppositions manichéistes entre le moral et l’immoral, le pieux et le mécréant.


Le modèle idéologique arabo-musulman fait de l’identité et de l’authenticité des armes pour combattre l’occidentalisation et la sécularisation du monde musulman. L’Occident est présenté comme un repoussoir, comme une entité productrice de tous les maux de la terre et que l’islam est venu combattre selon la volonté divine dont les islamistes sont les dépositaires. Haine et diabolisation de l’Autre aboutissent à la mise en place de stratégies d’antagonisme et de confrontation, préludes au déclenchement du jihad.


Le second, l’ennemi interne, contre lequel le discours islamiste développe ses thématiques, est peuplé de femmes émancipées, de femmes non-voilées, de laïcs, d’affranchis de la dogmatique religieuse, de mécréants, d’agnostiques, d’athées, de communistes, d’opposants politiques, de modernes, d’occidentalisés, de buveurs de bière et de vin, de sexuellement libérés et de quelques autres. Tous ceux qui ne sont pas conformes au « modèle islamiste », archétype imaginaire d’une personnalité de base rêvée. Ces catégories « égarées », il s’agit de les assujettir (aslamat al mujtama’a) par un processus de domination culturelle … ou de les éliminer. Entre le moi et l’autre, aucun dialogue n’est envisagé, contrairement aux préceptes du Coran (Wa jadilhom billati hia ahsan). Ce système exclusif, et souvent sanguinaire, a fait ses preuves en Arabie saoudite, au Soudan, en Iran et sévit actuellement en Irak.


Idéologie de l’identité


Le discours islamiste développe une idéologie centrée autour de trois paradigmes fondamentaux, la oumma, la langue arabe et l’islam, censés organiser l’ordre social et politique. L’authenticité de l’identité arabo-islamique, présentée comme une entité homogène, est, en réalité, largement rêvée.

Cette identité s’incarne, d’abord, dans le concept de « Oumma » qui s’oppose à celui de cité politique qui fonde l’Etat-nation. Alors que ce dernier unit des citoyens libres et responsables devant la loi, la oumma est la communauté transnationale des croyants qui unit des sujets qui renouvellent sans cesse des liens d’allégeance à la communauté de foi. Elle est par définition exclusive. C’est un modèle idéologique intégriste qui a pour vocation « d’intégrer » dans une seule communauté toutes les composantes de la population et de l’étendre au-delà des frontières nationales. Il les regroupe dans un seul moule, dans une pensée unique, dans une totalité meurtrière.


Au contraire, l’Etat-nation rassemble les diversités à l’intérieur de frontières reconnues : berbères, noirs, métis, musulmans, juifs, chrétiens, agnostiques et athées sont tous des citoyens liés par un contrat social qui fixe les règles du « vivre-ensemble 

Le discours islamiste met aussi en avant la sacralité de la langue arabe, « langue du Coran », pour disqualifier les autres langues vernaculaires, les dialectes nationaux ou régionaux et les langues étrangères, langues des mécréants (kuffar).


Enfin, l’islam est remplacé par l’islamisme. Tous les adeptes du mouvement ne se présentent plus comme « musulmans » (mouslimoun) mais comme « islamistes » (islamioun). Ils évacuent l’islam, en tant que religion et spiritualité, au profit d’un projet politique à coloration religieuse. D’autre part, les pratiques non-orthodoxes de l’islam (soufi, non-pratiquants, etc.) sont condamnées comme hérétiques ou mécréantes et donc disqualifiées avant d’être combattues.


A ce titre, l’islamisme est une hérésie. Les islamistes montrent une tendance sectaire qui s’organise autour de codes symboliques (voile, qamis, barbe, halal, haram), autant de signes extérieurs d’un mode de vie qui, le plus souvent, ont très peu à voir avec l’esprit et la lettre du Coran.


Comme les Etats non- démocratiques du monde arabe, les islamistes développent un discours qui instrumentalise la question de l’identité dans la perspective d’externaliser les problèmes sociaux et politiques vers la confrontation avec l’Occident et avec Israël. L’essentiel dans le discours islamiste est de détourner le peuple des questions essentielles qui le concernent : la pauvreté, le chômage, les libertés, les inégalités, la corruption, l’oppression, la marginalisation. Il ne fait que transférer les difficultés, les échecs, les problèmes internes vers un Occident fantasmé. Dans sa volonté de produire des boucs-émissaires, l’islamisme développe la peur de l’Autre pour justifier et légitimer des politiques sécuritaires.


Des frontières fascisantes


A l’intérieur comme à l’extérieur, l’islamisme dresse des frontières entre la société islamique supposée être « pure » et la société mécréante dénoncée comme « impure ». C’est par l’instauration de frontières (islam/Occident, halal/haram, dar al islam/ dar al harb, droits de Dieu/ droits de l’homme) que le pouvoir islamiste impose un processus de déculturation. C’est dans ce cadre qu’opère la domination culturelle qui agit dans les mosquées, dans les quartiers défavorisés, dans l’activisme des militants de base.


Si le processus démocratique postrévolutionnaire donne une légalité et une légitimité aux acteurs élus, l’islamisme au pouvoir peut user de cette légitimité électorale pour imposer « légalement » ses propres vues de la société. Le problème ici change de nature. Car, le processus démocratique est fils de la révolution démocratique voulue et réalisée par le peuple sans aucun référent d’ordre religieux.

 Ne serions-nous pas face au même processus de fascisation expérimenté en Europe entre les deux guerres ? Au XXI° siècle, un système non-démocratique pourrait-il naître du jeu démocratique ? Le peuple qui a abattu une dictature érigée au nom des hommes peut-il accepter le travestissement du système, l’instrumentalisation de la révolution pour imposer une dictature au nom de Dieu ? Une force politique demeure-t-elle légitime si elle s’écarte des « objectifs de la révolution », étant entendu que la révolution a appelé à la liberté, à la dignité, à la justice et à l’égalité ?


Les exigences démocratiques


Il est clair que le mouvement Ennahdha vit un dilemme entre le ralliement à une opposition interne qui s’accroche à une orthodoxie largement dépassée et la prise de position claire contre les velléités des wahhabites et de Hizb attahrir. Le mouvement ne montre pas, pour le moment, d’empressement à agir contre les actions hors-la-loi menées dans les mosquées, dans les lycées, dans les universités ou dans l’espace public par des groupes qu’on désigne commodément par « salafistes ». Ces derniers constituent un réservoir de voix à ménager. Des considérations électoralistes sont légitimes quand le socle du contrat social démocratique n’est pas mis en cause.


Cependant, pour s’insérer pacifiquement dans le jeu démocratique, Ennhdha a besoin de mettre à niveau sa doctrine politique et sa référence religieuse aux exigences de la vie démocratique qui est l’aboutissement naturel de la révolution de 2011.


A l’évidence, Ennahdha au pouvoir ne s’attaque pas à l’héritage dictatorial du RCD. Elle se nourrit même de certaines lois liberticides promulguées après le 7 novembre 1987 et attaque les avancées modernes du pays. Les tentatives feutrées de reproduire l’ancien régime de gouvernance, au nom de « la période de transition », risquent de cabrer la société et d’instaurer des lignes de fracture dangereuses pour la stabilité du pays.


C’est au mouvement islamiste de faire sa mise à niveau démocratique, d’exprimer clairement, par les mots et par des actes concrets, son adhésion au contrat social démocratique qui s’articule autour de l’instauration pacifique d’un Etat de droit, d’un système politique et culturel pluraliste qui respecte l’indépendance de la presse et de la justice, et enfin d’un système de libertés.


Par-delà les désirs et les aspirations des uns et des autres, le pays a besoin de règles démocratiques, de modes de régulation des conflits, du respect des règles du vivre-ensemble. Un double défi est lancé au pays. Le premier défi pour la mouvance islamiste est de savoir respecter la modernité de la société où elle est enracinée, d’accepter la différence et de jouer le jeu démocratique pacifiquement. Le second défi s’adresse aux mouvements et partis laïcistes. Ils doivent savoir intégrer la composante islamique de notre culture dans la refondation de leurs politiques et de leurs alliances et apprendre à vivre ensemble avec une différence islamiste.

par Zine Elabidine Hamda 

source letemps

 

 

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Ellouz, islamiste député d'Ennahdha : liberté d'expression islamo-démocrate ... Bonne chance les tunisiens ! 

 

 

 

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