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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 03:04

Le désenchantement des jeunes de Kasserine


Le marché central de Kasserine. Dans cette ville de 100.000 habitants, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière algérienne, une bonne partie des revenus provient de l'économie grise.
Le marché central de Kasserine. Dans cette ville de 100.000 habitants, à une cinquantaine de kilomètres de la frontière algérienne, une bonne partie des revenus provient de l'économie grise. Crédits photo : Jean Paul GUILLOTEAU/EXPRESS-REA/Jean Paul GUILLOTEAU/EXPRESS-REA

Tandis que Tunis connaissait samedi une mobilisation populaire sans précédent et que des milliers de manifestants étaient descendus sur l'avenue Habib-Bourguiba pour célébrer, dans la capitale, le premier anniversaire de la révolution, à Kasserine, une petite ville de 100.000 habitants au sud-est du pays, le manque de perspectives est criant, un an après la chute du régime de Ben Ali.

Sur la route de Kasserine, les contrebandiers ont pignon sur rue. Les vendeurs de bidons d'essence y sont devenus plus nombreux que les méchouias, ces troquets où des carcasses de mouton font office d'enseigne. Le carburant vient d'Algérie. La frontière n'est qu'à une cinquantaine de kilomètres, juste derrière le mont Chaambi, le pic le plus élevé du pays (1 545 mètres). La police ne bronche pas. En Tunisie, l'économie grise représenterait 30 % du PIB. Ici, elle frôlerait plutôt les 50 %. Une soupape de sécurité. Car la région est l'une des plus déshéritées du pays. Des terres arides où même les oliviers peinent à se plaire.

Kasserine compte environ 100.000 habitants. Peu ou prou d'activités industrielles à l'exception d'une usine de cellulose qui ne cesse de péricliter (1 200 employés il y a dix ans, 400 aujourd'hui), d'une cimenterie et d'une entreprise de sous-traitance pour Benetton (environ 150 ouvriers).

Le taux de chômage avoisine les 40 %, soit le double de la moyenne nationale. Et ici comme ailleurs, il frappe surtout les jeunes diplômés. Kasserine exhibe fièrement deux instituts d'enseignement supérieur tout en reconnaissant que ce sont des «fabriques à chômeurs». La ville dispose aussi d'un hôpital. Il est déliquescent. Pour se faire soigner, raconte Samir Rabhi, un enseignant militant des droits de l'homme, «il faut aller à Sfax», la ville la plus proche, à quelque 200 km.

Kasserine se flatte pourtant d'un passé glorieux. Le gouvernorat représenterait le plus gros réservoir de ruines romaines du pays. Mais personne ou presque ne vient les visiter. En 1943, elle fut aussi le théâtre d'une fameuse bataille entre le maréchal nazi Rommel et les forces américaines. Kasserine s'enorgueillit surtout d'avoir été à l'avant-garde de la révolution du jasmin. À l'entrée de la ville, des graffitis en arabe et en anglais s'arrogent des droits d'auteur sur le printemps arabe, proclamant fièrement «We are the révolution».

Vingt et un morts en trois jours

Après l'immolation de Mohammed Bouazizi dans la cité voisine de Sidi Bouzid le 17 décembre, le soulèvement de Kasserine a été «un catalyseur de la révolte», confirme Sadok Mahmoudi, membre du bureau régional du puissant syndicat UGTT. «L'incendie s'est répandu à Tala puis Kasserine. Le 8 janvier, la ville s'est embrasée. La répression a été féroce: vingt et un morts en trois jours, tous âgés d'une vingtaine d'années. Ben Ali avait mesuré le danger. Deux jours avant de fuir, il avait ordonné de bombarder la ville.»

Kasserine s'est toujours affiché comme une ville frondeuse. «En 1984 déjà, la révolte du pain avait commencé ici», rappelle Samir Rabhi. La chute du régime Ben Ali n'a pas mis fin à la contestation. Le 8 janvier dernier, quelques centaines de jeunes ont conspué le président Moncef Marzouki et le premier ministre islamiste Hamadi Jebali venus rendre hommage aux «martyrs» de la révolution. «Ils réclamaient du travail et criaient: dégage!», raconte Haithem, au chômage depuis dix-huit ans, c'est-à-dire depuis toujours. «Marzouki n'a même pas pu commencer son discours. La colère des manifestants était telle qu'il a été aussitôt exfiltré par son service d'ordre.»

Dans la cité Ezzouhour (cité des Fleurs), un des quartiers les plus pauvres de Kasserine, la tension est toujours palpable. «Rien n'a changé», constate Jamel, 27 ans, diplômé d'anglais et bien sûr sans emploi. Comme tout le monde, Jamel passe son temps dans un des cafés bondés de la ville à jouer aux cartes et à fumer des cigarettes ou des joints venus d'Algérie. «On attend», dit-il.

Pour son ami Nizar, 24 ans, «la situation a même empiré. Les braquages se sont multipliés et même si la police connaît le voleur, elle n'agit pas. L'État est faible. Comment voulez vous attirer des investisseurs dans un tel climat d'insécurité?» À en croire Haithem, la corruption demeure elle aussi endémique. «Le seul moyen de trouver du boulot, ce sont les chantiers» (un système d'emplois à durée déterminée dans la fonction publique hérité de l'ère Ben Ali). Mais pour en bénéficier, «il faut avoir des relations ou payer un bakchich». Pour Jamel, «les nadhaouistes n'ont pas tenu leurs promesses. Nous les avons élus, mais nous pouvons aussi les destituer».

À Kasserine, un an après la chute du régime Ben Ali, l'heure est au désenchantement. Le gouvernement en est conscient, mais semble jusqu'ici impuissant. «Les attentes sont énormes et les nerfs sont à vif», a reconnu il y a quelques jours le ministre des Affaires sociales Khalil Zaouia. La situation économique «s'est notablement aggravée», confirme l'économiste Mahmoud Ben Romdhane et les régions les plus pauvres sont les premières à en subir les conséquences. «Le nouveau pouvoir a hérité de l'ancien régime une déconnexion dramatique entre des structures de production fondées sur des emplois moyennement qualifiés et un système éducatif qui génère près de 70.000 diplômés chaque année.»

Le nombre de chômeurs est passé de 500.000 à 800.000

Un peu partout dans le pays, les grèves - plus de 500 depuis la chute de Ben Ali - ont déjà entraîné la fermeture de plus d'une centaine d'entreprises. Le secteur touristique est en berne et les exportations de produits manufacturés pâtissent déjà de la crise en Europe.

En à peine un an, le nombre de chômeurs est passé de 500.000 à 800.000. Plus d'un tiers des jeunes diplômés sont aujourd'hui sans emploi. «Le pire, poursuit Ben Romdhane, est qu'après avoir passé deux mois à discuter sur la répartition des portefeuilles ministériels, le gouvernement de coalition n'a envisagé aucune mesure d'urgence. Il n'essaie même pas d'envoyer un signal susceptible de redonner un peu d'espoir.»

Une absence de perspectives qui n'en finit pas d'inquiéter la plupart des observateurs. «Les islamistes ont connu la prison, la torture. C'est un CV qui mérite la compassion, mais qui ne les habilite pas à diriger le pays, estime un éminent représentant de la société civile. Distinguer les grèves légitimes des débrayages arbitraires comme vient de le faire le porte-parole du gouvernement, c'est de la foutaise! La vérité est que ces dirigeants n'ont aucune vision économique, qu'ils brillent par leur incompétence. Vous connaissez un pays où l'on adopte un projet de budget en quarante-huit heures? Qui plus est, un texte préparé par le précédent gouvernement avant le début de la crise en Europe et qui prévoit une croissance de 4,5 % cette année. C'est surréaliste!»

Samedi, à Kasserine, Jamel, Nizar, Haithem et les autres ont passé comme d'habitude la journée au café. À fumer encore et toujours en rêvant tout haut d'«une révolution non stop».

source lefigaro

 

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Entrevue avec le Président Moncef Marzouki (El khabar)

Les Islamistes en Tunisie ont accepté de bâtir un Etat civil


Avant d’être reçus par le président de la République tunisien, Al Moncef Al Marzouki, pour un entretien qu’il devait nous accorder, mercredi dans l’après-midi, j’ai décidé de descendre en ville pour constater de visu la situation qui règne dans ce pays voisin. Nous nous sommes rendus, depuis le village touristique de Gmaret, où nous résidions. Nous avons demandé au chauffeur de taxi de s’arrêter devant le siège du ministère de l’intérieur. L’immeuble est clôturé par des files de fer barbelé et gardé par des engins imposants de l’armée tunisienne. C’est une image édifiante qui nous rappelle que ce pays a vécu des moments difficiles et que le peuple a réussi à faire tomber l’une des pires dictatures et a pu ériger, en mois d’une année, les premiers fondements d’un nouveau régime basé sur la démocratie et le respect des choix des électeurs et qui garantit le droit de participation politique…du célèbre boulevard Bourguiba, jusqu’à Souika, le cours de la vie nous apparaissait très ordinaire ; des commerces ouverts, les balcons de cafés archicombles, bref tout se passe le plus normalement du monde.

Une ambiance qui donne l’impression que la vie en Tunisie a un goût différent. « Vive la Tunisie libre et démocratique », « Vive Al Merzougui président de Tunisie », « Vive la révolution de la liberté et la dignité », sont des slogans parmi tant d’autres exprimés sur les murs. Certains commerces à Souika, dont ceux qui se sont reconvertis dans la vente des foulards et du voile islamique mettaient des enregistrements de récitation du Coran. Les kiosques, ornés par l’emblème national tunisien, présentent sur leurs étals de nombreux titres de presse fondés après la chute de Ban Ali…notre rendez-vous avec le président Al Marzouki, fixé à 16h00, s’approchait.

Nous sommes arrivés 30 minutes d’avance au Palais de Carthage, où nous avons constaté que les mesures de sécurité étaient ordinaires. « C’était le quartier de Ban Ali », nous a affirmé notre chauffeur de taxi sur un ton ironique. Nous étions conduits dans la salle de réception, où nous étions priés de prendre un thé. A peine siroté notre thé, le conseiller du président tunisien Al Merzougui est revenu nous voir et s’assurer que nous étions pris pour la rencontre, avant de disposer…après quelques moments, il est revenu, de nouveau, pour nous inviter de l’accompagner au salon de son Excellence. Au bout de quelques minutes, M. Al Merzougui nous a rejoins. Dès notre rencontre, M. Al Merzougui nous a déclaré que la Tunisie a adopté une nouvelle culture et une conduite inhabituelle. En effet, il ne porte pas de cravate et n’exige pas de connaître les questions des journalistes avant l’entretien, et ne fixe pas le temps qu’il doit leur accorder, tout en refusant d’être appelé par « Son Excellence », car il croit que l’Excellence revient au peuple. De ce fait, notre entretien avec lui a été convivial et sans protocoles, bien qu’il occupe le siège de celui qui était son bourreau d’hier.

 

El Khabar : Le peuple tunisien commémore le 1er anniversaire de la Révolution de la dignité…comment évaluez-vous les relations algéro-tunisiennes, après la chute de Ben Ali ?

 

Al Merzougui : Les relations algéro-tunisiennes ne peuvent être qualifiées que de « très solides ». L’Algérie est présente en force en Tunisie, un fait que la majorité des algériens l’ignore. Moi personnellement, je me rappelle les circonstances du déclenchement de la Révolution algérienne. J’avais 11 ans. Je me rappelle bien que les tunisiens l’ont vécu au quotidien. Ils suivaient ses informations et ses réalisations avec beaucoup de fierté et d’orgueil. Après l’indépendance, les relations entre les deux pays ont été toujours bonnes pendant les années 1960 et 1970, en se basant sur le principe que l’Algérie était un pays promoteur avec d’énormes projets et un modèle. Les années 1990, soit la guerre civile, nous avons partagé les moments difficiles avec les algériens, à tel point que nous la considérions comme un drame tunisien. Personnellement, j’avais deux amis algériens que je respecte beaucoup, je les ai perdu pendant cette guerre, ils sont en l’occurrence Mahfoud Boussebsi, que j’ai connu à l’occasion de la réception d’un prix remis par le défunt président Bourguiba, ainsi que le docteur Youssef Fethellah que j’ai rencontré alors que nous présidions respectivement les ligues des droits de l’homme en Algérie et en Tunisie. Ce dernier est décédé dans la prison, quand j’ai appris sa mort, j’ai été très triste. Je tiens à dire, encore une fois, que nos relations avec l’Algérie sont fraternelles depuis de longues années. Ainsi, je ne vais pas exagérer si je dirais que si l’Algérie tombe malade, la Tunisie attrape la fièvre. Je considère que la révolution va raffermir davantage nos relations fraternelles, altérées par l’ex dictature tunisienne. Je ne vous cache pas que j’avais honte quand je lisais des informations faisant état de maltraitances contre les ressortissants algériens par le régime déchu de Ben Ali. Ca me fait mal au cœur également d’entendre que les 15 mille algériens établis en Tunisie ont des problèmes administratifs et de résidence. J’ai ordonné aux Ministres de la Justice et de l’Intérieur d’accélérer la régularisation des ressortissants algériens. En effet, la chute de la dictature nous permettra de hisser nos relations à leur niveau habituel. Ma visite en Algérie, prévue en février prochain, s’inscrit dans ce cadre.

 

El Khabar : A propos de votre visite en Algérie, vous avez tenu pour que Tripoli soit la première capitale à visiter, depuis votre accession à la magistrature suprême, alors que MM. Badji Gaid Sebssi et Rached Al Ghennouchi ont préféré l’Algérie…peut-on interpréter cela comme étant une divergence des priorités ?

 

Al Merzougui : Ma première visite en Libye a eu lieu suite à des circonstances urgentes, imposées par la situation économique et sécuritaire entre Tunis et Tripoli. Il n’existe pas de préférence pour moi entre les pays du Maghreb. Il est inconcevable de faire la différence entre les doigts de la même main. Mais la logique oblige que la priorité doit être accordée au doigt blessé. Dans mon cas, le doigt blessé c’est la Libye. Il y a eu beaucoup de problèmes qui nous obligeant d’y aller tenter de les résoudre.

 

El Khabar : Certaines parties ont critiqué l’Algérie pour ne pas avoir pris position pendant la révolution tunisienne, alors que d’autres observateurs ont interprété sa position comme étant un soutien au régime déchu de Ben Ali…comment évaluez-vous cette position ?

 

Al Merzougui : Je pense que la meilleure position que devaient adopter des pays voisins envers un peuple fier de sa révolution est de s’engager de ne pas intervenir dans ses affaires internes, dans tous les sens. En se basant sur le principe que le peuple seul a le droit de déclarer sa révolution, d’en définir son avenir et de construire son Etat. Je considère que la position de l’Algérie, qui ne s’est pas ingéré dans le cours de la révolution, est un choix correct. La Tunisie aurait adopté la même position, convaincue que l’ingérence contourne le cours normal de la volonté des peuples.

 

El Khabar : L’Algérie a, dès le début, affiché un grand intérêt pour le peuple tunisien et une énorme volonté de le soutenir dans ces circonstances difficiles…qu’attendez-vous concrètement maintenant de l’Algérie ?

Al Merzougui : Tout d’abord, nous attendons de nos frères en Algérie le soutien moral, car nous sommes dans une situation déplorable. Les zones frontalières entre les deux pays sont les plus pauvres. Ces zones peuvent constituer une occasion pour une coopération réelle. Afin de pouvoir faire de ces zones un espace de progrès commun, à travers des programmes permettant à nos deux pays d’y agir conjointement. Cela sera considéré comme étant un début de la construction du Maghreb Arabe. Comme vous le savez, je suis très attaché à l’idée de relancer cet espace, et je souhaite que nos frères en Algérie participent à un sommet maghrébin dans les plus brefs délais. Nous avons un grand espoir que la Tunisie puisse abriter ce sommet. Cela va constituer un appui considérable pour nos peuples. Car j’ai la conviction que l’avenir des pays du Maghreb Arabe ne peut être que commun, il est dans l’espace maghrébin. De ce fait, nous attendons beaucoup de nos frères algériens, sachant que rien ne peut se faire sans l’Algérie.

 

El Khabar : C’est un joli rêve, mais il reste « utopique », eu regard de conflits persistant entre l’Algérie et le Maroc sur le Sahara Occidental ?

 

Al Merzougui : Effectivement, la cause du Sahara Occidental a entravé le projet. Maintenant, nous devons essayer de dépasser cette obstacle, si nous n’avons pas réussi à la surpasser…la cause est actuellement entre les mains des Nations Unies. Ainsi, que nous oublions le sujet et nous entamons la construction de l’espace maghrébin, je suis convaincu que nous pouvons surmonter cette crise étape par étape. Que nous entamons l’étape de la construction des cinq libertés, la liberté de circulation, de résidence, de travail, d’investissement et de participer aux élections pour les maghrébins là où ils résident. Peu à peu, les mentalités vont changer, à ce moment là, la cause trouvera son issue, d’une manière ordinaire.

 

El Khabar : C’était grâce à la Tunisie que le processus de réforme au sein de l’espace maghrébin a été déclenché, l’Algérie n’est pas en reste, sachant que le président Bouteflika a engagé des réformes politiques…à travers votre expérience, comment évaluez-vous ce processus ?

 

Al Merzougui : Tous les peuples et les régimes arabes sont en pleine mutation. Nous nous sommes lancés dans une révolte au bout de laquelle nous avons pu restaurer notre stabilité, en fonction de la nature de notre société, qui a des caractéristiques particulières. En fait, les 11 millions de tunisiens n’ont pas de problèmes religieux et sectaires. Nous sommes un peuple de dialogue. Tous ces facteurs nous ont permis d’adopter la démocratie. Mais pour chaque pays a ses propres caractéristiques et circonstances. Je suis conscient des difficultés auxquelles pourrait face l’Algérie. Je suis entièrement convaincu que le processus engagé par nos frères algériens va aboutir à un point qui satisfait tous les interlocuteurs. Du moins, ce que je souhaite, parce que le peuple algérien a souffert pendant les années 1990, qu’il tente de trouver l’équilibre.

 

El Khabar : Vous avez choqué certains milieux en France quand vous avez déclaré dans un entretien accordé au Journal de Dimanche que les français comprennent mal le monde musulman…quelles sont, à votre avis, les relations idéales qui devraient être adoptées par les pays du Maghreb avec leur ancien colonisateur ?

 

Al Merzougui : Ma culture est française, j’ai vécu en France et je connais bien les français auxquels je leur ai déclaré que je ne suis pas hostile à eux, mais plutôt un ami. Mais il existe une différence entre ami et dépendant. Nous sommes avec la France, nous voulons être un bon ami et non un dépendant. Nous voulons être au même pied d’égalité. Les relations coloniales sont révolues et devraient être effacées des mémoires. Lors de sa visite en Tunisie, le MAE français, Alain Juppé, a affirmé cela, l’idée des relations égales est bien fondée. Par contre, nous ne devons pas se leurrer, car la Tunisie ne pourrait développer des relations au même pied d’égalité avec la France, à cause du déséquilibre entre les deux pays, mais à travers le Maghreb arabe, cela pourrait être possible, non seulement avec la France, avec les autres pays de l’Europe aussi.

 

El Khabar : Certaines parties pourraient vous accuser de contradiction, quand vous parlez d’égalité et puis vous vous qualifié comme un « francophone » et « francophile »…

 

Al Merzougui : Oui, effectivement, je suis un ami de la France. J’ai vécu avec eux et je me suis marié avec une française. Mais j’étais toujours fier de mon identité islamique. Je n’ai jamais voulu m’intégrer dans la culture française, tout en exprimant ma reconnaissance à cette culture dont j’ai tiré profit. Je tiens à dire qu’il est indispensable de choisir entre être un ennemi pour les autres ou bien un dépendant. Je préfère être un ami à l’autre tout en préservant mes principes et en imposant le respect à l’autre.

 

El Khabar : Vous avez mis en garde récemment contre toute intervention étrangère en Syrie…comment comparez-vous cette intervention probable avec celle ayant eu lieu par l’OTAN en Libye ?

 

Al Merzougui : En toute honnêteté, je n’ai été jamais pour l’intervention de l’OTAN en Libye. J’ai eu une discussion longue à ce sujet avec BHL, sur les ondes d’une radio française. Je lui ai dis que nous ne voulons pas d’une intervention, nous voulons que la révolution libyenne soit pacifique et authentique. Il m’a demandé de lui donner la solution pour les innocents abattus par Kadhafi. En conséquence, je dirais que la situation en Libye était très difficile, nous n’avons accepté l’intervention étrangère que quand la situation a atteint des proportions alarmantes. Nous l’avons accepté mais sans conviction. En ce qui concerne la Syrie, nous sommes contre toute intervention étrangère quelques soit sa nature. Conscient que la situation dans ce pays est plus complexe que celle de la Libye. Dans le cas de l’intervention étrangère dans ce pays, cela signifie que la guerre va s’étendre à toute la région, ce qui ouvre la voie à toutes les puissances, à l’instar de la Turquie, Israël, l’Iran et Hizbolah. Cela dit toute la région va exploser. A ce moment là, ça devient un suicide, une réalité qui est bien assimilée par les parties étrangères. A mon avis, le spectre de l’intervention étrangère en Syrie reste irréalisable.

 

El Khabar : A travers votre expérience, comment évaluez-vous l’expérience syrienne ?

 

Al Merzougui : La situation en Syrie m’inquiète énormément, du fait que la révolution commence à devenir sectaire, d’où le grand danger. C’est ce que j’ai déjà dis à mes frères syriens. Borhane Ghalioune, le président du CNS, est un ami à moi depuis une vingtaine d’années. Haithem Menaa est un ami intime aussi. J’ai les ai rencontrés en Tunisie et je leur ai conseillé de se réunir dans le but se mettre d’accord sur un front national qui pourrait remettre la révolution syrienne à son droit chemin. C’est-à-dire, loin du sectarisme, tout en se gardant son caractère pacifique, loin de toute intervention étrangère, et qu’elle soit coordonnée par une direction unie capable de donner de l’espoir eu peuple. Mais dans le cas où les divergences et le sectarisme persistent, la révolution va échouer, dans ce cas là, ça serait un drame.

 

El Khabar : le président palestinien a décliné votre invitation !

 

Al Merzougui : Mahmoud Abbas n’a pas décliné mon invitation mais s’est excusé de ne pas pouvoir y venir. Nous avons reçu notre frère Ismail Hania parce que nous voulons traiter avec toutes les parties, tout en prenant en considération de non ingérence dans les affaires internes de la Palestine. Nous avons, du coup, affirmé à notre frère Hania la nécessité de la réconciliation nationale, comme nous avons invité notre frère Abu Mazin qui, pour sa part, n’a pas décliné notre invitation mais s’est excusé de son absence qu’il a justifiée par des raisons personnelles.

 

El Khabar : Voulez vous en venir à ce que vous aviez fait une erreur diplomatique en recevant Hania avant Mahmoud Abbas ?

 

Al Merzougui : pas du tout, Ismail Hania était en voyage et a demandé de nous rencontré. Chose que nous avons accepté. Nous voulions, en recevant Hania, rendre hommage à la population de Gaza, qui vit une situation difficile et réitéré notre soutien au peuple de Gaza encerclé. Et comme vous voyez, nous n’avons pas préféré une partie sur une autre.

 

El Khabar : M. Hania vous a invité à rendre visite à Gaza, allez-vous répondre à cette invitation ?

 

Al Merzougui : notre peuple à Gaza a beaucoup souffert et nous devons l’aider par tous les moyens, chose que nous considérons un devoir national. Si les conjonctures le permettront, je n’hésiterais jamais à rendre visite à Gaza. Nous allons aider et soutenir le peuple palestinien sans entrer en conflit avec quelconque partie palestinienne.

 

El Khabar : en dépit de la petite superficie de la Tunisie, elle a toutefois été dans les années 50, 60,70 et 80 au centre de l’événement, en recevant les dirigeants de la révolution palestinienne et a été le siège de la Ligue Arabe…et avant ça, elle a abrité les révolutionnaires algériens et a été le siège du gouvernement provisoire algérien… comment allez vous replacer la Tunisie à l’avant-garde de l’avancée arabe après deux décennies d’absence ?

 

Al Merzougui : la fragilité de la Tunisie durant la période de gouvernance de Benali était due à la fragilité de cette personne et de son régime, qui a détruit toutes les institutions, y compris notre politique étrangère. Je disais souvent que la Tunisie n’avait pas de ministère des affaires étrangères mais un ministère de l’intérieur à l’étranger. Nos ambassades à l’étranger ne représentaient pas la Tunisie mais ils ne faisait que contrôler nos ressortissants à l’étranger et faisaient la propagande pour Ben Ali. C’en est une période perdue dans l’Histoire de la Tunisie qui a repris son souffle et son rôle sur la scène internationale grâce à la révolution.

 

El Khabar : certains ont expliqué vos dernières déclarations sur l’Algérie, vos réactions vis à vis de la question palestinienne ainsi que votre appel à l’union avec la Libye par votre manque d’expérience. Cela est-il vrai ou cherchez-vous un nouveau discours qui sera opposé à la langue de bois que l’ex régime tunisien servait au grand public ?

 

Al Merzougui : actuellement, je cumule 30ans de travail politique. Certains vont surement dire que ça n’a aucun rapport avec l’expérience d’un chef d’Etat… et je leur réponds qu’est-ce que Ben Ali a bénéficié de cette expérience. Je crois que la vraie expérience c’est de mettre les valeurs auxquelles nous croyons en application. Certains diront qu’un homme d’Etat doit entretenir un discours diplomatique vigilent…je vous dis sincèrement que vous ne pouvez jamais empêcher tout un chacun de mal interpréter vos propos.

Certes, je n’ai fait aucune déclaration à propos de l’union avec la Libye, tout simplement parce que je ne crois pas à l’union sur le modèle de Kadhafi et d’Abdennacer. J’ai été surpris de lire et d’entendre les propos faisant état que j’ai déclaré que les gens ont voté pour les islamistes parce que la solution consiste dans l’Islam. Ces gens ont tout faux. J’ai écrit un article que vous pouvez lire sur « Al-Jazeeranet », dans lequel je dis que « la solution ne consiste pas dans le slogan : l’islam c’est la solution », idem pour ma déclaration qui a été interprétée comme ingérence dans les affaires internes de l’Algérie. Pour ce qui est des campagnes à mon encontre faisant état que je n’ai pas d’expérience, c’en est une atteinte préméditée à mon encontre par certains journaux tunisiens.

 

El Khabar : comment évaluez vous la situation actuelle en Tunisie sur les plans économique et sécuritaire, à la lumière des sit-in permanents qui ne cessent d’augmenter et est-ce que vous possédez des solutions aux problèmes qu’endurent les tunisiens ?

 

Al Merzougui : lorsqu’on parle de révolution, cela signifie l’effondrement d’un monde et la naissance d’un autre monde. Il faut donc un temps pour maitriser la situation. Le meilleur exemple c’est la révolution française qui s’est déclenchée en 1787 et qui a pris environ 70ans pour atteindre ses objectifs. Nous les tunisiens et contrairement à la révolution française, nous n’avons pas tardé à trouver nos repères, puisqu’en moins d’une année, nous en sommes finis avec la dictature et nous avons bâti un régime démocratique. Nous avons organisé des élections libres et réussie et sommes arrivés à former un gouvernement d’alliance nationale. Tout ça pour moi est un miracle. Par ailleurs, nous sommes toujours en quête d’équilibres économiques et sociaux, chose dont je suis pertinemment, certains que nous pouvons atteindre d’ici 3 ou 4ans. En somme, toute la Tunisie vit une situation d’effervescence positive, tout est entrain de se refaire en Tunisie, que ce soit le régime économique, judiciaire et sécuritaire.

 

El Khabar : on en parle trop de votre différend avec le chef du gouvernement, M. Hemadi Al Djebali sur l’exercice des prérogatives, en particulier sur la gestion de la politique étrangère de la Tunisie…Qu’en pensez-vous ?

 

Al Merzougui : je suis à la tête de la présidence de la République depuis 30 jours seulement (l’entretient a eu lieu mercredi). Dans ce lapse de temps, j’ai rencontré le premier ministre trois fois en moins. Nous nous sommes convenus ainsi que le président de l’Assemblée constituante à nous rencontrer chaque mardi autour d’un diner. Je peux vous dire que durant cette trentaine de jours, j’ai rencontré le chef du gouvernement à trois reprises et nous nous sommes convenus ainsi que le président de l’Assemblée Constituante, M. Mustapha Ben Djaafar à nous rencontrer chaque mardi autour d’un diner. Je peux vous dire que ce trio qui gouverne la Tunisie a deux spécificités, primo : nous avions tous été victimes de Ben Ali et notre amitié remonte à 30ans. Nous nous connaissons parfaitement et nous nous respectons mutuellement. En cas de conflits, nous savons comment les régler. Lorsque nous nous sommes rencontrés, hier, nous étions en désaccord à propos du dossier syrien ainsi que sur le dossier sécuritaire. Nous nous sommes échangés les idées et points de vue. Du coup, tout ce qui se dit çà et là à propos de différends entre nous est faux. Nous sommes parvenus à une alliance solide et le respect de nos engagements en est une question de principe, jusqu’aux prochaines élections.

 

El Khabar : qu’en pensez-vous de ceux qui vous accusent d’avoir abandonné vos convictions politiques en vous alliant aux islamistes ?

 

Al Merzougui : nous nous sommes alliés parce que nous n’avions pas d’autre choix. Le contraire signifiait une « guerre civile politique ». Les islamistes ne peuvent gouverner seuls, idem pour les laïcs. Lorsque nous nous sommes alliés, nous avions tracé, moi et Mustapha Ben Djaafar, des lignes rouges à ne pas franchir, à savoir, le respect des droits de l’Homme et de la femme, des libertés individuelle et générales, l’alternance au pouvoir et le partage équitable de la fortune. Ce sont comme vous savez, les principes pour lesquels nous avions combattus. Les frères d’Al Nahdha n’ont eu aucun problème avec ces principes et ont exigé, eux aussi, des lignes à ne pas franchir, relatives à l’identité arabe et musulmane de la Tunisie, des principes avec lesquels nous n’avons, nous aussi, eu aucun problème.

 

El Khabar : peut-on parler d’une identité arabo-islamique de la Tunisie sans parler de la question d’exiger aux femmes de porter le voile et de l’interdiction des boissons alcoolisées et autres revendications des islamistes ?

 

Al Merzougui : n’oublions pas que nous parlons de l’identité dans le cadre du respect des Droits de l’Homme et des libertés. C’est tout le monde qui doit faire des concessions. Nous sommes un peuple arabe et musulman, mais nous croyons, cependant, aux droits individuels et collectifs. Nous avons déclaré que nous n’adopterons pas un Etat théocratique ni un Etat laïc sur le modèle français. Nous projetons, toutefois, de bâtir un Etat civil qui, à mon avis, doit assurer les droits syndicaux et le droit de la femme qui ne porte pas le voile, le droit des croyants et des non croyants. C’est ce que les islamistes en Tunisie ont accepté. Il reste à reconnaître que l’Islam est la religion de l’Etat et à décréter cette clause dans la constitution, étant donné que 99% des tunisiens sont musulmans. Ceci est un fait, qui ne veut pas dire que l’Etat tunisien n’assurera pas les droits des juifs. Comme vous savez, j’ai reçu, à la première semaine après mon élection président de la République Tunisienne, le responsable des rabbins et l’archevêque des catholiques. L’Etat que nous avons décidé de bâtir protégera les droits de tout le monde quelle que soit leur religion. Chose que les islamistes ont acceptée sans aucune réserve, à l’exception de ceux qui se sont autoproclamés Salafistes, qui ne font pas partie de l’Alliance et qui n’ont aucun rôle dans le commandement du pays.

 

El Khabar : quelles seront les relations de la Tunisie avec l’Arabie Saoudite dans le cas où ce pays insisterait à abriter Ben Ali ?

 

Al Merzougui : l’Arabie Saoudite est un grand pays arabe et un pays frère avec lequel nous tenons à garder de très bonnes relations. Cependant, nous espérons que les frères à Riyad comprendront que notre demande de nous remettre Ben Ali est un droit légitime du peuple tunisien, puisque l’Islam n’admet pas d’accueillir les tyrans qui ont combattu la religion et coulé le sang des musulmans. Nous réclamons Ben Ali parce que nous voulons de lui qu’il nous montre où sont partis les fonds volés des tunisiens.

http://fr.elkhabar.com/?Les-Islamistes-en-Tunisie-ont

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