La une du quotidien Ettounsiya du 15 février
Incarcéré depuis mercredi, Nassreddine Ben Saïda, directeur de la rédaction du quotidien Ettounsiya, a entamé samedi une grève de la faim.
Il est inculpé pour avoir publié une image [voir ci-contre] du footballeur d'origine tunisienne Sami Khedira (Real de Madrid) et de sa femme mannequin, Lena Gercke.
Les photographes auront d'abord repéré la violation flagrante du copyright, péché véniel mais coutumier de la presse tunisienne. Mais bien entendu le scandale n'est pas là. Le plus préoccupant est la transgression des limites censées garantir la liberté de la presse dans la Tunisie post-dictature.
Un scandale juridique
Le motif d'inculpation retenu est l'atteinte aux bonnes mœurs et le trouble à l'ordre public en vertu de l'article 121 ter du code pénal.
Un scandale juridique puisque, rappelle Reporter sans frontières :
« Privilégier l'utilisation du code pénal réduit à néant le [nouveau] code de la presse [promulgué en novembre dernier, ndlr] alors que celui-ci dispose dans son article 2 que sont abolis “tous les textes précédents en contradiction avec le présent code […]” et remet en cause la dépénalisation des délits de presse engagée par ce décret-loi. »
Par ailleurs, précise Mustafa Ben Letaief, professeur de droit et l'un des rédacteurs du nouveau code de la presse :
« En présence de deux textes prévoyant des sanctions différentes, c'est toujours la sanction la plus douce qui est appliquée, or le code de la presse exclut toute peine privative de liberté. »
Le parquet a donc réactivé un instrument juridique de la censure hérité de l'ère Ben Ali, en contrevenant aux principes juridiques les plus élémentaires.
Il faut nuancer tout de même et préciser que, pour l'instant, les conditions de travail des journalistes tunisiens et étrangers en Tunisie sont plus proches de celles que connaît la France, que celles de l'ancien régime. Mais le signal est inquiétant et la censure morale semble en passe de succéder à la censure politique.
« Ayons les femmes et le reste suivra »
Mais l'affaire soulève un autre problème. Pourquoi publier la photo de cette femme presque nue à la une d'un quotidien ? Et plus précisément, pourquoi voiler ou dévoiler le corps féminin semble devenu l'enjeu le plus crucial de la société tunisienne ?
Pour mieux saisir l'origine de cette passion, il faut relire Frantz Fanonet le premier chapitre de « L'An V de la révolution algérienne » où il évoque l'ardeur des colons français à dévoiler les Algériennes. « Ayons la femme et le reste suivra ! », proclamait la doctrine coloniale ou, plus élaboré :
« Si nous voulons frapper la société algérienne dans sa contexture, dans ses facultés de résistance, nous devons d'abord conquérir les femmes. »
Affiche de propagande réalisée par le 5e bureau psychologique de l'armée française pendant la guerre d'Algérie
Les cérémonies de dévoilement étaient alors, comme en mai 1958, lors du soulèvement qui a permis le retour du général de Gaulle, le signe du terrain conquis par la France sur la société « arriérée » qu'il fallait « civiliser » et sur l'emprise du nationalisme algérien.
A cette « bataille grandiose », à cette « offensive colonialiste autour du voile, le colonisé oppos[ait] le culte du voile ».
Les crispations identitaires d'aujourd'hui (en Tunisie, comme en Europe) s'enracinent dans ce passé colonial qui, décidément, ne passe pas.
Une bataille géopolitique et identitaire
L'argumentation religieuse pour justifier ce regain d'intérêt pour les tenues islamiques depuis une trentaine d'années n'est que le vocabulaire d'une tentative de reconquête symbolique contre l'influence occidentale (et de réaffirmation de l'orthodoxie sunnite face aux prétentions de la révolution islamique iranienne chiite à brandir plus haut l'étendard de l'islam). Une bataille identitaire et géopolitique dont le terrain d'affrontement est le corps féminin.
Dans la Tunisie post-14 Janvier, le retour des tenues islamiques est une réponse à sa longue stigmatisation. Un signe de rupture avec la modernisation imposée par Bourguiba et Ben Ali, mais dans l'ensemble, plutôt bien vécu dans une société où l'enjeu colonial est dépassé et prête à laisser à chacune sa liberté.
Mais le terrain de la conquête s'est déplacé et à présent, des groupes salafistes sont partis à l'assaut de la doctrine sunnite locale (malékite) pour l'amener vers les références wahhabites (l'islam de la péninsule arabique) beaucoup plus rigoriste. Le niqab, qui ne laisse rien apparaître du corps, est le jalon de cette entreprise identitaire, religieuse et politique.
La tentative de faire admettre des étudiantes en niqab à l'université de la Manouba relève de cette volonté de marquer son territoire et elle a porté les tensions idéologiques à un point explosif.
La visibilité du corps des femmes dans l'espace public renvoie bien sûr à d'autres aspects, notamment au refoulement de la puissance déstabilisatrice du désir pour l'ordre social.
Plus profondément, selon Olfa Youssef (« Le Coran au risque de la psychanalyse », Albin Michel, 2007), linguiste et psychanalyste :
« Le corps de la femme, dépourvu de pénis, représente une menace de castration pour l'homme. Masquer le corps féminin est une manière de faire disparaître cette angoisse. C'est pour cette raison que le voile est un problème masculin. »
Climat anxiogène
Dans le climat anxiogène que traverse une société tunisienne sans repère, les peurs identitaires se projettent sur le corps féminin et les passions s'exacerbent au point d'occulter les défis sociaux et politiques.
Si la question des tenues islamiques n'avait pas pris un tour aussi passionnel, Ettounsiya n'aurait probablement pas éprouvé le besoin de publier cette image dont la valeur informative est plutôt faible. Et le gouvernement n'éprouverait pas le besoin d'envoyer un journaliste en prison pour une photo qui n'aura fait perdre la vue à personne.
Erotiser ou « désérotiser » l'espace social ne relève au fond que de la même obsession, et de la même propension à réduire les femmes à leur fonction sexuelle.
Maintenant si le corps féminin, érotisé ou occulté, devient l'arme du combat pour s'approprier le sens de la révolution, on se demande jusqu'où ira cette surenchère dans l'exhibition du corps et de la religiosité. rue89
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Le président tunisien Marzouki, l’alibi démocratique des islamistes
Mustapha Benjaafar, le président de l’Assemblée constituante, a ouvert jeudi les travaux de mise en place des commissions chargées de la rédaction de la nouvelle Constitution.
Ces commissions devraient être à pied d’œuvre dès lundi prochain mais dans un contexte où les islamistes, notamment les salafistes du Hizb Ettahrir, nouveaux acteurs de la scène politique, vont tout faire pour peser sur les travaux de l’Assemblée constituante afin de remettre en cause l’héritage bourguibiste, notamment le statut personnel et, partant, imposer leur choix de société. En tout cas, une chose est certaine, la situation en Tunisie n’évolue pas dans le sens souhaité par les acteurs de la révolution du 14 janvier 2012 ! Bien au contraire, ce sont ceux (les islamistes), restés en marge du mouvement populaire, qui sont en train de tirer les marrons du feu.
En effet, outre les multiples agressions et pressions contre les femmes, qui ne portent pas le voile islamique, les démocrates et les intellectuels, l’occupation des universités pour imposer le port du niqab, le boycott organisé des cours animés par des femmes non voilées, voilà que le gouvernement d’Ennahda ouvre les portes de la Tunisie aux pires penseurs de l’islam politique. L’Egyptien Wajdi Ghonim en est un. Dans une série de conférences, qu’il a animées dans plusieurs villes tunisiennes, le prédicateur égyptien a soutenu sans être remis à sa place que «la Tunisie est le premier pays qui a fait la révolution et il sera inch’Allah le premier pays qui appliquera la Charia islamique».
«Les gens en Égypte et en Tunisie ont voté pour la religion, ils veulent l’Islam, ils veulent la religion», a-t-il poursuivi avant de fustiger les femmes qui pratiquent le sport dans une tenue vestimentaire indécente, et de s’écrier : «Tunisie, Tunisie islamique ! Non, non à la laïcité !» Pire, alors que le gouvernement tunisien a naturellement observé un pieux silence, le chef de l’Etat, Moncef Marzouki, qui avait traité le prédicateur égyptien de «microbe», s’est rétracté : il lui a même présenté ses excuses à la grande satisfaction des barbus locaux ! La Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH) s’est émue du silence du gouvernement. Un collectif d’avocats, de personnalités et l’association tunisienne des femmes démocrates ont déposé plainte contre le prédicateur, d’autres exigent du gouvernement l’interdiction des mosquées et lieux de prière à des fins politiques.
Une démarche bien tardive parce qu’ils auraient dû initier et imposer cette interdiction avant les élections. S’est greffée à ces inquiétudes l’arrestation de trois journalistes, dont le rédacteur en chef et le directeur général Nassreddine Ben Saida du quotidien arabophone Ettounissia, pour avoir publié à la Une du journal une photo d’un nu (une femme), jugée contraire à la morale et portant atteinte aux bonnes mœurs. Face à ce développement inquiétant de la situation, les partis démocrates et de gauche ont enfin réagi en formant une alliance pour barrer la route aux islamistes.
Des marches de protestation, rassemblant des milliers de personnes, ont eu lieu à Tunis. Mais il est à craindre, dans un contexte de fragilisation de l’économie tunisienne, d’un chômage touchant plus de 20% de la population, que ces réactions ne soient quelque peu tardives. Moncef Marzouki, homme intègre, sincère, dont l’engagement démocratique n’est pas à mettre en doute, ne pourra pas longtemps tenir le rôle d’un président servant d’alibi à une islamisation rampante de la société tunisienne. Les salafistes, qui agissent sous l’ombre bienveillante d’Ennahda, se font de plus en plus bruyants. De ce fait, viendra le temps où le chef de l’Etat tunisien devra trancher tant il est impossible de concilier les contraires.
source donnetonavi